Opinions

Une opinion de Danaé Coquelet, étudiante-chercheuse à l'Institut des sciences-politiques de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ)*.


En 2018, la Belgique va réinstaller 1150 réfugiés, dont 350 Syriens venus du Liban. Le processus qui consiste à sélectionner et transférer des réfugiés d’un Etat à un autre est l’outil moderne de gestion de cette crise.


Début septembre, Theo Francken, le secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration, assistait à une mission de sélection des autorités belges d’asile à Beyrouth et en profitait pour annoncer que la Belgique réinstallerait en 2018 un total de 1150 réfugiés, parmi lesquels 350 Syriens du Liban. Depuis près de quatre ans, la Belgique prend en effet systématiquement part au programme de réinstallation du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

C’est quoi la réinstallation ?

La réinstallation, un processus qui consiste à sélectionner et transférer des réfugiés d’un Etat dans lequel ils ont cherché une protection vers un autre Etat qui accepte de les accueillir, reste largement méconnue du grand public mais rencontre un succès grandissant dans le monde de l’asile. Le nombre de pays la pratiquant connaît une croissance encourageante : de quatorze en 2005, leur nombre s’est hissé à trente-sept en 2016. L’approche belge s’inscrit précisément dans cette nouvelle vague d’expansion des activités de réinstallation, le quota annuel du pays étant passé de 100 réfugiés en 2013 à plus de 1000 à l’heure actuelle, dont une majorité de Syriens. La pratique offre une perspective d’avenir tangible à nos politiques migratoires restrictives et inefficaces en misant sur une solution où chacun, Occident comme Orient, Nord comme Sud, sortirait gagnant; elle favorise le désengorgement des principaux pays hôtes et leur stabilisation politique tout en assurant une migration sûre et légale. L’exemple du transfert de réfugiés entre la Belgique et le Liban illustre parfaitement cette nécessité de coopération entre l’Europe et le Moyen-Orient dans le domaine du droit d’asile.

Un million de réfugiés au Liban

Selon les chiffres des Nations unies, le Liban serait l’hôte de plus d’un million de réfugiés syriens. A toute crise de réfugiés, le HCR entrevoit trois solutions durables : le rapatriement librement consenti, l’intégration et la réinstallation. Pour les réfugiés syriens du Liban, la marge de manœuvre est faible. Peu se targuent d’envisager un retour vers leur pays d’origine; peu, aussi, peuvent réellement prétendre à des perspectives d’avenir enthousiasmantes sur le territoire libanais. Parce qu’il est à la fois victime collatérale de l’interminable crise syrienne et fidèle adepte d’une politique de non-intégration, le Liban se transforme doucement en une source quasiment intarissable de candidats à la réinstallation. Sans possibilité sérieuse de retour ni d’intégration, les réfugiés syriens voient la réinstallation comme une des rares options qui leur tendent encore les bras.

Assouplir les critères de sélection

Liban et Occident sont des alliés incontournables à l’heure de désengorger une région qui étouffe. La possibilité de réinstaller des Syriens à partir du pays des cèdres doit dès lors être explorée à grande échelle. Les efforts belges sont louables, mais insuffisants. Deux stratégies s’imposent : augmenter les quotas annuels de réinstallation et assouplir les critères de sélection. En plus d’accepter davantage de Syriens, l’ensemble de la communauté internationale doit impérativement adopter une interprétation plus souple des critères de sélection dans l’objectif de permettre à un public plus large d’être réinstallé. Actuellement, seuls les plus vulnérables (victimes de torture, homosexuels, femmes isolées…) ont la possibilité de bénéficier du programme du HCR. Bien qu’un système plus inclusif se développe doucement via le parrainage privé, ne pas rentrer dans une catégorie préétablie signifie pour beaucoup être contraint d’acheter son accès à la protection internationale sous forme d’aller simple pour la Méditerranée.

© Vincent Dubois

Le Liban, un pion stratégique

La réinstallation apparaît également comme une condition sine qua non à la préservation de la stabilité de l’ordre régional et international. Inutile de rappeler que le Liban demeure un pion stratégique de l’échiquier moyen-oriental. Il est l’un des derniers bastions stables d’une région qui, sur le fil du rasoir, doit essuyer les conséquences migratoires des conflits régionaux, citons entre autres les cas syrien, irakien et israélo-palestinien. Conserver cette stabilité a un prix : celui de la solidarité internationale. Laisser le Liban se noyer sous le poids des nouveaux arrivants, en grande partie syriens, mettrait en péril le fragile équilibre du "pays-tampon", de celui qui absorbe, certes souvent malgré lui, les exilés. Un Liban abandonné à son propre sort au seul motif que sa situation géographique l’y prédestine déboucherait sur un Liban incontrôlable, porte ouverte à l’immigration illégale vers une Europe déjà inquiète.

Pour une migration sûre et légale

Comme souligné lors du récent sommet euro-africain de Paris sur la crise migratoire, l’externalisation de la procédure d’asile est une perspective d’avenir à prendre sérieusement en considération. La Belgique l’a bien compris. Un système dans lequel des candidats seraient sélectionnés à la source et admis légalement sur le territoire afin de solliciter la protection de l’Etat contraste avec les arrivées incontrôlées de demandeurs d’asile de ces dernières années. En dépit du fait qu’elle propose un modèle en ce sens, la réinstallation continue à ne pas être perçue comme un droit, mais comme une option au regard du droit international. Elle se dessine pourtant comme une solution viable. Sur fond d’intensification des crises humanitaires et de réduction drastique des voies d’accès légale à la protection internationale, elle peut et doit devenir un outil moderne de gestion de crise, plus une simple porte de secours. Au même titre que le visa humanitaire et le regroupement familial, elle constitue une des seules voies explorables pour faciliter une migration sûre et légale, autrement dit, un droit d’asile humanisé et humanisant.


En partenariat avec le Centre européen inter-universitaire pour les droits de l’homme et la démocratisation (EIUC).