Opinions
Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Notre société guérit les corps. Mais qu’en est-il du cri des âmes ?


Peu avant Noël, je parcourais les couloirs kilométriques d’un hôpital. Passant devant le modeste lieu de recueillement, le contraste m’apparut entre les formidables moyens déployés en ce lieu pour la guérison des corps et le confinement de l’espace réservé au soin de l’âme. Jadis, le déséquilibre se vivait dans l’autre sens. On accueillait les malades avec davantage de prières que de soins. La médecine a fait des progrès de géant et personne ne s’en plaindra.

Depuis, le balancier s’est inversé. Malgré le dévouement de cohortes de soignants et en dépit des trésors d’énergie déployés par les assistants sociaux et équipes d’assistance spirituelle, la principale maladie dont souffrent nombre de malades aujourd’hui est leur solitude face aux questions existentielles. La remarque vaut d’ailleurs tout autant pour les bien-portants.

Les parents, qui se penchent sur le berceau d’un nouveau-né, s’engagent à lui fournir sécurité matérielle et éducation. Ils espèrent pour leur petit, la santé et un futur épanouissant, tant sur le plan professionnel qu’affectif. Si la plupart désirent, en outre confusément, qu’il déploie également une intériorité, lui servant de boussole au cœur des tempêtes de la vie, ils se sentent souvent démunis pour l’épauler sur ce chemin. Les "professionnels du sens", qu’étaient jadis les curés, sont moins présents dans le paysage social. Et face à la jungle des nouvelles offres de démarche spirituelle, comment éviter la dérive ésotérique ou le piège du fondamentalisme ?

Chaque société vit avec ses "angles morts", soit des évidences sociales peu contestées, mais non moins contestables. "Fais ce que tu veux de ta vie, à condition que tes choix te fassent du bien", nous est ainsi répété tel un mantra. Paradoxalement, un grand nombre de nos contemporains se sentent plutôt "mal" dans leur peau. Le taux de suicide est important, la consommation d’antidépresseurs s’envole et les psychologues ont de quoi occuper leurs journées. En effet, ce "fais ce que tu veux de ta vie" est une demi-vérité. Elle souligne à bon escient notre singularité : à chacun de découvrir son chemin. Par contre, elle oublie de préciser qu’il ne suffit pas de faire des choix, pour être libre. Ainsi, celui qui opte pour la drogue ou l’alcool deviendra esclave de sa dépendance. La liberté ne se décrète pas. Elle se construit. Tel est le sens du "convertis-toi" que lance le Christ à ses interlocuteurs. Il leur enjoint de se mettre en marche pour bâtir, jour après jour, un "Royaume de paix et d’amour" qui les rendra libres. Mais au prix de sacrifices. Un mot que notre société de consommation n’aime plus trop entendre. Et pourtant, chacun sait d’intuition que "choisir" implique inévitablement aussi de "renoncer".

Veillons donc à ce qu’un autre angle mort ne s’installe - par paresse intellectuelle - au cœur de nos sociétés. Il s’agit de cette formule, apparemment si consensuelle, qui consiste à répéter que "la religion est une affaire privée" (raison pour laquelle d’aucuns jugent qu’elle n’a pas sa place à l’école). Quelle erreur. Privatiser la quête spirituelle, c’est priver une société du supplément d’âme, qui oxygène la recherche de sens de ses membres. Oui - la spiritualité est une démarche personnelle. Une conviction intérieure ne peut donc être imposée à d’autres. Mais non - elle n’en devient pas "privée" pour la cause. Nombre de politiciens et d’intellectuels dans ce pays se déclarent d’ailleurs volontiers "athées" ou "agnostiques". Ce faisant, ils font de bon droit profession "publique" de leur recherche spirituelle. Pourquoi d’autres seraient-ils timides, voire honteux, de se déclarer "croyants" ? Ne bannissons pas la quête de sens de l’espace public. Notre société fait des miracles pour guérir les corps. Qu’elle n’en néglige pas, pour autant, le cri de l’âme.