Opinions Une chronique de Myriam Tonus.

Ce n’est pas parce qu’on ne parlera plus de classes sociales que la réalité à laquelle elles renvoient disparaîtra, n'en déplaise à certains!


Grande nouvelle ! La rentrée des classes n’aura pas lieu. Je ne parle évidemment pas de la rentrée scolaire, puisque les élèves ont déjà retrouvé le chemin des salles de cours et que les étudiants s’apprêtent à retrouver celui des auditoires (allez, belle année à toutes et tous !). Les classes dont il est question ici, ce sont les classes… sociales.

Régulièrement, en effet, des experts hétéroclites annoncent doctement qu’elles ont purement et simplement disparu. Il paraît même que le mot ne figure plus dans le prochain Manifeste du parti socialiste. Exit, donc la lutte des classes et au fond, on pourrait s’en réjouir, car trop d’intégristes ont, en son nom, fait couler au siècle dernier un sang impossible à effacer. Ainsi donc, il n’y aurait plus désormais, du moins sous nos cieux officiellement démocratiques, que des citoyennes et des citoyens égaux, appelés à vivre dans un consensus apaisé, invités à se rassembler autour de la défense de l’environnement ? Des citoyennes et des citoyens responsables, tous soucieux du bien commun et prêts - du moins peut-on l’espérer - à s’investir personnellement pour rendre à la pratique politique ses lettres de noblesse ?

Voilà une vision pleine d’espérance qui rompt avec bonheur avec une forme de désenchantement ambiant. Seulement voilà. A l’heure de la communication simplifiée, l’on aurait tendance à croire qu’il suffit de supprimer un mot ou de le mettre entre parenthèses pour que ce qu’il représente n’existe plus. Et là, le doute peut apparaître. Philippe Grimbert le rappelait il y a peu dans ce journal : la psychanalyse n’a plus très bonne presse, sans doute parce qu’elle met au jour la relativité de notre toute-puissance. Mais ce n’est pas parce qu’on ne se préoccupe plus des ruses de l’inconscient que celui-ci cesse d’exister et d’opérer…

Du coup, ce n’est pas parce que l’on ne parlera plus de "classes sociales" que la réalité à laquelle renvoie ce vocable cessera d’être là. Sans doute faudrait-il procéder à une révision de définition : ce que l’on appelait la classe ouvrière ou bourgeoise au XIXe siècle ne peut plus rendre compte avec justesse de ce que vivent aujourd’hui les hommes et des femmes. Le concept de "classe moyenne", quant à lui, a toujours été un fourre-tout aussi commode que vaguement rassurant. Mais peut-on vraiment affirmer, sans sourciller, qu’il n’y a plus aujourd’hui de classes, c’est-à-dire des ensembles présentant entre eux des différences assez grandes pour qu’on puisse ne pas les confondre ? Peut-on affirmer qu’il n’y a plus entre les citoyens de clivages assez nets pour être soumis à la comparaison ? Cela reviendrait à dire qu’entre la femme qui élève seule ses gosses dans un quartier oublié des "bouwmeesters", coincée dans un travail à temps partiel qui lui permet à peine de boucler ses fins de mois, et la femme qui vit avec sa famille dans un quartier résidentiel et travaille à temps plein, il n’y a pas de différence.

Certes, il n’existe entre elles aucune "différence d’être". Ce sont deux personnes également dignes, sœurs en humanité. Il existe tout de même entre elles un écart : dans la satisfaction de leurs besoins - tout ce qui est nécessaire à un être humain pour qu’il puisse vivre - elles ne sont pas dans la même situation. Sans doute peut-on espérer que les besoins les plus essentiels (se nourrir, se loger, être en sécurité) sont rencontrés dans notre pays qui ne figure pas parmi les plus démunis. Or, même ces besoins très élémentaires, certaines personnes n’ont pas de quoi les satisfaire (pour s’en convaincre, il suffit de pousser la porte d’une banque alimentaire ou d’aller au parc Maximilien). Mais plus on monte dans l’échelle des besoins (lien social, reconnaissance, épanouissement…), là où peut-être il n’est plus question de survie, mais pas encore tout à fait de vie bonne, le nombre grandit, de celles et ceux qui ne demanderaient pas mieux que de vivre dans un logement bien isolé, d’avoir leur propre potager ou d’emmener les enfants au théâtre. Le problème est que beaucoup n’ont pas d’économies pour isoler leur toit, d’autres n’ont pas de jardin et ils sont de plus en plus nombreux à demander chaque année l’étalement des frais scolaires et la réduction de la cotisation au mouvement de jeunesse de leur enfant.

Si les classes sociales n’existent plus, la précarité, elle, s’étend. La pauvreté aussi. Si elle veut réussir, la transition écologique ne peut se limiter à la nature. Il va falloir ouvrir grands les yeux et oser les mots qui dérangent.