Opinions
Une opinion de Simone Arsène (nom d'emprunt), philosophe et prof de philosophie et citoyenneté, ex-prof de morale.

L es philosophes se retrouvent sur le banc de touche pour le cours de "philosophie de la citoyenneté". Priorité aux nommés, diplômés en biologie, comptabilité ou autre.

Cela fait quelques jours déjà que les écoles sont en effervescence. Entre les secondes sessions, les conseils de classes, les réunions de parents et l’accueil des nouveaux élèves, les enseignants commencent fort.

Pas tous. Certains d’entre eux, ceux qui donnaient les cours dits "philosophiques", se retrouvent sur le banc de touche. Les plus "chanceux", les nommés, ignorent dans quels établissements ils vont passer leur année scolaire, l’âge des élèves auxquels ils donneront cours, le type d’enseignement dans lequel ils vont se retrouver. Ce sont les chanceux.

Les autres, les temporaires, ignorent quant à eux, absolument tout. Auront-ils seulement du travail ? Rien n’est moins sûr ! Mme la Ministre a promis qu’il n’y aurait pas de perte d’emploi. Mais soyons réalistes et honnêtes quelques instants : il n’y a pas assez d’heures ! Qui va payer le prix fort ? Les temporaires. Arrêtons de nous mentir : leurs conditions de travail seront des plus exécrables (s’ils ont la chance d’avoir quelques heures). Et comment vit-on avec un temps partiel ? On ne vit pas : on essaie de survivre. Les temporaires ne sont pas que de jeunes profs qui viennent de sortir, on peut travailler depuis cinq ans ou plus et l’être toujours. Et puis même, est-ce parce qu’on est jeune prof qu’on ne mérite pas un salaire décent ?

Et ça, ce ne sont que les conditions de travail. Les conditions d’accès au cours de philosophie et citoyenneté sont également d’une injustice profonde. Elles dénigrent et sous-estiment les études en philosophie. Prenez la peine de lire le programme et vous vous rendrez bien vite compte que l’intitulé exact du cours aurait dû être "philosophie de la citoyenneté". Pourtant, les philosophes n’ont aucune priorité. C’est ainsi que des personnes nommées en RLMO ayant un diplôme en biologie, histoire de l’art, comptabilité, par exemple, seront prioritaires sur des philosophes. Aberrant, n’est-ce pas ? Créons un cours de spécial maths et donnons la priorité aux romanistes nommés ! Malheureusement pour les philosophes, leur discipline a la vie dure. Elle est souvent considérée, à tort, comme ne consistant qu’à donner son avis. Or, ce n’est pas ça. Il s’agit de comprendre, s’approprier et critiquer des systèmes de pensée très abstraits, d’en maîtriser la logique et les concepts. Si c’est si facile, pourquoi est-ce la bête noire de nombreux étudiants en études supérieures ? Cependant, il paraît qu’une formation d’un an à l’université comprenant quatre cours théoriques (de la philosophie) et deux cours de didactique permettrait de se mettre au niveau de ceux qui ont un master en philo (cinq ans d’études). On pourrait peut-être faire également un cursus en médecine en raccourci, non ? Et prétendre que c’est un équivalent. Ceci dit, cette formation est malgré tout une bonne chose pour ceux qui doivent/veulent se réorienter. Mais cela n’empêche pas l’absurdité de ne donner aucune priorité aux philosophes, nommés ou non.

Bref, avec cette rentrée, les jeunes philosophes (mais aussi les moins jeunes) se retrouvent dans un état de désarroi total, avec la boule au ventre : vont-ils devoir abandonner l’enseignement, métier qu’ils aimaient tant ? Pour certains, il s’agissait d’une véritable vocation. Pourtant, leur avenir dans l’enseignement est compromis. Beaucoup sont en colère et expriment leur incompréhension d’être relégués au second rang, après des enseignants qui n’ont pas une formation philosophique. Ils sont incompris et déconsidérés : après tout, ce ne sont que des philosophes et tout le monde l’est un petit peu. Avouez qu’il y a de quoi être en colère. Parfois, on a l’impression que personne n’a voulu écouter. Certains ont même levé les yeux au ciel, exaspérés par ces philosophes qui croient que tout leur est dû. Tout ? Non. Juste une priorité évidente sur un cours de philosophie et une dispense pour la formation.