Opinions

Une chronique de Marie Thibaut de Maisières, éditrice et auteure chez MyZebraBook.

Vous êtes une mère irresponsable !" me hurle cette automobiliste, dimanche, seule dans son 4x4 alors que je suis sur mon Bakfiets (vous voyez, les vélos hollandais avec un bac en bois entre le guidon et la roue avant), contenant mes deux plus jeunes enfants à l’avant, et ma fille de six ans à ma droite, sur son propre vélo. Suis-je irresponsable ? Je sais que beaucoup de gens dans mon entourage le pensent. Mais si c’était le contraire ?

J’ai fait un choix de société (et j’ai beaucoup de chance d’avoir pu le faire) : j’ai organisé ma vie et celle de mes enfants autour d’un moyen de transport non polluant, non bruyant et respectueux du vivre ensemble (qui, en plus, m’évite de faire de la gym après le boulot). Et vous savez quoi ? Mon moyen de transport n’est pas responsable du 1,3 million de décès dans le monde causés par la pollution de l’air (d’après l’Organisation mondiale de la Santé), il ne participe pas au réchauffement climatique et il ne donne pas d’argent aux pétromonarchies du Golfe pour diffuser leurs idées wahhabites. Et enfin, si le vélo est dangereux, ce n’est pas à cause des vélos, pardi, mais bien des voitures !

Oui, répondrait mon mari, mais Bruxelles est une ville faite pour la bagnole ! Ça, c’est sûr ! Dans la plupart des rues, les automobilistes se sont approprié les deux bandes centrales plus les deux bandes de voitures garées à droite et gauche. Une "juste" répartition de l’espace qui laisse aux cyclistes, dans le meilleur des cas, une bande de 90 cm à usage exclusif mais non protégée et au pire un marquage au sol peu clair et une cohabitation irritante pour les automobilistes et anxiogène pour les cyclistes. Dans le pays qui compte deux villes parmi les plus congestionnées d’Europe (Bruxelles et Anvers), les politiques se félicitent quand même, à chaque salon de l’auto, que les ventes sont en augmentation. Yeahhh, bravo Axel, encore plus de voitures sur la route ! Et quel constat d’échec à trouver des solutions alternatives !

Mais cette situation est-elle une fatalité ? On ne le rappellera jamais assez : à Bruxelles, 65 % des déplacements concernent des distances inférieures à 5 km, et 25 % des distances inférieures à 1 km. (Dites les gars, 1 km, c’est 12 minutes à pied, je ne peux pas croire que se "dégarer" et se regarer prenne moins de temps). Que 4 voitures sur 5 ne comptent qu’un seul occupant, le chauffeur (ça vaut la peine d’avoir un monospace pour la fois par an où on part en vacances). Et que les voitures ne sont en utilisation que 5 % du temps; les 95 % autres, elles restent garées à attendre. Cela ne vous inspire pas des solutions ?

Oui, ajoute-t-il, mais ici c’est trop vallonné et il pleut trop pour que le vélo puisse être une alternative crédible. A l’heure où un vélo électrique d’entrée de gamme coûte 500 euros (soit 20 fois moins que la Lada Granta, voiture la moins chère du marché), l’argument des montées ne tient plus. Pour ce qui est de la pluie, parlez-en à nos voisins néerlandais : Amsterdam a 260 jours de pluie par an; Bruxelles, 200. (Et on achète très largement un joli imperméable avec le premier plein d’essence économisé et la résiliation de l’assurance auto.)

Alors mon époux sort l’argument massue : "Les cyclistes sont agressifs et ne respectent pas le code de la route." C’est vrai ! Les cyclistes bruxellois sont combatifs. Moi la première. On le sait, le cyclisme quotidien ne se développe dans une ville que lorsque l’usage du vélo offre un sentiment de sécurité. C’est la condition pour convertir un plus grand nombre d’usagers (passer par exemple, de 3 % à Bruxelles à 15 % comme à Anvers). Tant que la sécurité n’est pas assurée, on retrouve dans les cyclistes quotidiens beaucoup de militants et un grand nombre de personnes avec un profil de risque élevé. Ajoutez à cela des insultes hebdomadaires, des coups de klaxon incessants d’automobilistes épuisés et une ville qui a un plan de circulation "vélo" totalement absurde, et vous aurez des rebelles en colère.

Mais je vous jure que, si les automobilistes nous cédaient une de leurs quatre bandes (par exemple celle de droite où les voitures sont garées - 95 % du temps), on deviendrait extrêmement aimables. Je ne suis pas là pour donner des leçons et je ne fais pas de mon cas une généralité; chacun choisit le moyen de transport qui lui convient (même si, dans ce pays, c’est malheureusement souvent un choix par défaut). Je ne demande ni félicitations ni encouragements dans les montées, mais par pitié, si vous me croisez dans la rue, ne me traitez pas de mère irresponsable !