Opinions Entretien

Jean-Yves Hayez est pédopsychiatre, docteur en psychologie et professeur émérite à la faculté de Médecine de l’Université catholique de Louvain (UCL). Il a créé et dirigé le service de psychiatrie infanto-juvénile aux cliniques universitaires Saint-Luc à Woluwe-Saint-Lambert. Il nous livre son point de vue sur l’hyperkinésie infantile. Sans tabou.

Quels sont les symptômes permettant d’établir un diagnostic d’hyperkinésie chez l’enfant ?

L’enfant hyperkinétique se comporte comme un écureuil. Toujours en activité, incapable de rester assis sur une chaise plus de quelques secondes, il n’achève pas un travail commencé, répond à votre question avant même que vous n’ayez terminé de la formuler et est dispersé dans toutes ses activités. Il ne parvient pas à focaliser son attention sur un point précis, est perpétuellement distrait par tout ce qui l’entoure et perd énormément de temps dans les tâches banales de la vie quotidienne, comme s’habiller ou manger. D’autre part, il ne sait contrôler ses impulsions, ce qui entraîne des difficultés relationnelles. A l’école, il a beaucoup de difficultés à respecter les règles, à attendre son tour. Il intervient de manière intempestive, prend parti pour tout. Il se retrouve souvent isolé du groupe ou devient le bouc émissaire de la classe. Enfin, il est maladroit. Par manque de concentration, ses mouvements sont peu précis et mal ordonnés. Toutes ces difficultés peuvent amener à une sensation perpétuelle d’échec, tant au niveau relationnel que familial et scolaire.

Naît-on hyperactif ou le devient-on ?

En réalité, il faut distinguer deux catégories d’enfants hyperkinétiques. D’une part, il y a ceux qui, effectivement, naissent avec une immaturité cérébrale et chez qui les mécanismes d’inhibition de l’activité et de concentration de l’attention ne vont pas à la bonne vitesse. Pour ces enfants "psychophysiologiquement" immatures (groupe 1), le constat se fait assez facilement et précocement. D’autre part, il y a ceux qui deviennent hyperactifs du fait de la société, de leur éducation, des exigences de rendement, de performance ou encore du fait du découragement scolaire (groupe 2). Dans ce second cas, c’est davantage un problème d’interaction entre l’individu et sa communauté qui fait qu’il bouge beaucoup. Les enfants du premier groupe, les hyperkinétiques innés, sont des écureuils. Ce n’est pas le cas des seconds, bien que l’on constate une certaine instabilité motrice (liée à l’affirmation de soi) et une forme d’exubérance mal rencontrée par la culture et par l’ambiance sociale.

D’aucuns considèrent que l’hyperactivité infantile est un phénomène grandissant et inquiétant à l’heure actuelle. Qu’en pensez-vous ?

"Inquiétant" est un mot qu’on ne devrait pas employer, selon moi. Si l’on prend la situation des années 1955 comme point de référence, on constate assez logiquement que les enfants du premier groupe, les psychophysiologiquement immatures (moins d’un pour cent de la population infantile), ne sont pas plus aujourd’hui qu’il y a 60 ans. Par contre, en ce qui concerne les enfants du second groupe, soit ceux qui sont devenus hyperactifs du fait la société (six, sept pour cent de la population infantile), il est vrai qu’on assiste aujourd’hui à une légère augmentation de quelques pourcents des enfants repérés parce qu’ils bougent trop.

Pour quelle(s) raison(s) ?

Avant, la société était nettement plus autoritaire. Les enfants qui n’avaient pas de problèmes cérébraux particuliers se sentaient plus tenus par l’autorité des parents, du maître d’école et des adultes en général. Ils se laissaient moins aller à l’exubérance, à l’affirmation de soi. Aujourd’hui, derrière la mobilité accrue de certains enfants, il y a une non-socialisation, une non-intégration du respect, de la retenue qu’ils doivent avoir devant les adultes. A côté de cela, le stress généré par nos sociétés urbaines - loin de l’ambiance rurale paisible d’antan - suscite chez nos enfants un besoin permanent de mouvement, d’action, de sensations et de nouveauté.

Conséquence, on se tourne vers la médication, notamment vers la Rilatine...

Attention, c’est ici qu’il faut clarifier les choses. Pour les enfants qui ont véritablement une immaturité cérébrale, la Rilatine, couplée à des mesures éducatives et à une approche adaptée de l’école, aide, c’est certain. Cela accroît leur concentration et diminue leur nervosisme. Ils sont plus calmes en classe, c’est vrai. Mais pour les six, sept autres pour cent d’enfants hyperactifs, c’est une pure

...illusion ?

Exactement. Je comprends le désarroi des instituteurs qui peinent à tenir leurs classes, mais c’est un leurre de penser que la Rilatine va améliorer les choses pour ces enfants-là. C’est un produit qui, chez tout le monde, augmente un peu la concentration, mais cela ne va pas changer la motivation d’un enfant hyperkinétique, ni son désir de se poser à l’école ou à la maison. Cela aura simplement permis aux parents et instituteurs de vivre quelques illusions et aux firmes pharmaceutiques de faire un certain bénéfice. Personnellement, je trouve que résoudre des problèmes de société en misant sur des médicaments, c’est faire le jeu de la consommation.

Que proposez-vous comme solution pour ces enfants-là alors ? D’accepter l’idée, tout simplement ?

Pas du tout. Je pense qu’il faut également se retrousser les manches. Entre parents et enseignants, il faut veiller à avoir une bonne collaboration éducative. Il faut essayer de fixer des objectifs à ces enfants-là, d’avoir les mêmes règles à l’école qu’à la maison, de les éduquer avec plus de fermeté, mais sans entrer dans des escalades disciplinaires et en restant positif. Il y a vraiment des résultats qui peuvent être atteints mais cela demande une grande cohérence entre adultes.

C’est-à-dire ?

De nos jours, les couples se séparent après 15 ans, lorsque cela ne va plus. Très souvent, la cohérence entre le père et la mère est mise à mal. Et avec elle, l’unanimité des règles. La collaboration avec l’école devient de plus en plus difficile. Il est donc indispensable de viser cette cohérence intra-parentale et intra-scolaire, même si l’on sait qu’il s’agit d’un idéal absolu.

Finalement, qui est responsable de cette hyperkinésie chez l’enfant ?

La génétique, la psychophysiologie. Du moins, en partie. Car cela relève aussi de la responsabilité des adultes (parents, instituteurs), lorsqu’ils éduquent maladroitement les enfants. Et puis, c’est aussi l’enfant qui, ayant les propensions à la motricité qu’il a, va décider de faire de son mieux, de se laisser aller complètement ou même parfois d’en remettre une couche. Bref, les responsabilités sont partagées.

Quid de la responsabilité des médecins ?

Les médecins ont le devoir de prescrire à bon escient. Certains prescrivent de la Rilatine beaucoup trop hâtivement. A l’inverse, il fut un temps où les psychanalystes avaient le haut du pavé et voyaient de la pure problématique affective partout. Ils refusaient de prescrire, même lorsque c’était indiqué. La responsabilité du médecin, c’est donc la bonne indication. Mais c’est aussi d’informer le patient en lui rappelant que lorsqu’un médecin prescrit un médicament, celui-ci ne doit jamais oublier que les libertés humaines existent toujours. Et que le changement d’un être, ce n’est jamais dû uniquement à un médicament.