Opinions

Philippe Dutilleul, scénariste de l'émission spéciale du journal télévisé de ce 13 décembre explique que son objectif était "de faire en sorte que les gens - les néerlandophones et les francophones - se reparlent". Il a oublié une constante dans l'Histoire : tant que l'on se sent victime, le dialogue n'est pas possible.

Et, par cette émission, la RTBF a ajouté de la substance à ce sentiment d'être victime. En effet, cette émission nous présente LES Flamands comme les "méchants", ceux qui menacent, et LES francophones comme les "victimes". Autrement dit, deux blocs qui se font face. La polarisation de la société. C'est exactement ce que Filip Dewinter et les ethnistes de tous bords souhaitent : établir dans les représentations sociales qu'il y a "eux et nous". Soit, des "mono identités" basées sur la langue, l'ethnie.

Le marketing de la peur est d'ailleurs le modus operandi de l'extrême droite et de tous les intégristes.

Au-delà de l'émotion provoquée par l'aspect formel de cette émission et à propos de laquelle des experts se sont déjà prononcés, ce qui étonne est le fond de cette narration. Les "pauvres francophones" face aux "Flamands égoïstes". Dutilleul souhaite lancer un débat... mais comment le téléspectateur peut réagir face à cette présentation d'un avenir si dramatique si ce n'est l'appel au Roi, à un sauveur, à un "chevalier" qui va défendre la veuve et l'orphelin. Cela ne vous rappelle rien ?

C'est étrange de penser que nos journalistes du service public amènent ainsi, par ignorance ou par bêtise, de l'eau au moulin de l'extrême droite et des extrémistes. Que pensent nos élites ertébéennes... des félicitations de Filip Dewinter ?

Ce n'est pas ainsi que l'on contribue au "vivre ensemble". Nous entrons dans des sociétés fragmentées, dispersées au sein desquelles l'identité devient une question essentielle. Réduire celle-ci à ces deux blocs identitaires créés par des élites en crise de légitimité est une action irresponsable. L'enjeu est de construire la diversité. Ce n'est certainement pas avec des émissions de ce style qu'on y parviendra.

Actuellement, deux Europes émergent : l'une, identitaire, nationale, tribale, xénophobe, repliée sur elle-même, l'autre démocratique, cosmopolite, universaliste. Les barbaries qui risquent de venir prendront la forme de centaines de micro-nationalismes, de particularismes. Des champs de mines xénophobes. Face à cette tendance dominante, la responsabilité des démocrates est de défendre la diversité et de créer les conditions d'un dialogue en modifiant les images que l'on a de soi (comme victime) et des autres (les bourreaux). C'est ce travail-là que l'on était en droit d'attendre de la RTBF. Cette émission renforce les préjugés et les stéréotypes. Donc l'inverse d'un apaisement pour provoquer le débat comme le souhaitaient les auteurs de cette émission. Il n'y aura pas de débats, mais la croissance d'une méfiance à l'égard DES Flamands !

Depuis hier, on nous dit qu'il a fallu deux ans pour monter cette émission. Dommage que ce temps ne fut pas utilisé pour étudier un petit peu les leçons de l'Histoire et notamment les pratiques de ceux qui font de la prévention et de la gestion des conflits, plutôt que de se prendre pour Orson Welles.

© La Libre Belgique 2006