Opinions
Une opinion d'Alexandra Palt, directrice générale de la Fondation L'Oréal (1).


L’absence des femmes en sciences a eu/aura des effets majeurs. En matière d’intelligence artificielle par exemple.


Alors que ces derniers mois resteront sans doute dans l’histoire collective ceux de la libération mondiale de la parole des femmes, dans les domaines du cinéma, dans le monde politique, des ONG ou encore de l’entreprise, il reste un secteur où les voix sont demeurées plus silencieuses : le milieu scientifique, alors même qu’il est confronté à une disparité de genre dont nous devrions tous, en tant que société, nous émouvoir.

Si la proportion de femmes engagées dans des carrières en science a augmenté, bien que trop lentement, nombre d’entre elles se heurtent encore à des obstacles pour y accomplir de longs et florissants parcours, pour accéder à des postes à responsabilité ou encore pour avoir accès à des financements. Résultat : aujourd’hui, dans l’Union européenne par exemple, seulement 11 % des postes à responsabilité dans les institutions académiques sont exercés par des femmes. Moins de 30 % des chercheurs sont des femmes et seulement 3 % des prix Nobel scientifiques leur ont été attribués.

Or, l’absence des femmes a eu et aura des conséquences majeures, prenons deux champs d’application.

Dans le domaine de la santé d’abord, les illustrations sont nombreuses. Avons-nous réellement pris conscience par exemple, que pendant longtemps, l’idée que les maladies cardiovasculaires étaient un problème masculin a prévalu ? Les principaux essais cliniques portant sur la réduction des facteurs de risque ont dès lors été menés exclusivement sur des hommes.

En 1999 encore, il a été constaté que les médecins procédaient à moitié moins d’examens sur les maladies cardiaques chez les femmes que chez les hommes. L’étude de référence portant sur l’aspirine comme moyen de réduire le risque de crise cardiaque a porté sur plus de 22 000 hommes et aucune femme, ce qui a conduit à un traitement inadapté pour les femmes. Triste conséquence.

Second champ, tout aussi préoccupant, le contrôle de la révolution numérique par les hommes, et ses conséquences pour les femmes. Aux prémices de la reconnaissance vocale, le parti pris masculin des logiciels ne faisait aucun doute. Résultat : il n’y a pas si longtemps encore, le nombre d’erreurs de transcription lors de l’utilisation d’applications de reconnaissance vocale par les femmes, s’avérait considérablement plus élevé que chez les hommes car elles avaient été conçues initialement par des hommes. En matière d’intelligence artificielle, dont l’impact sur notre avenir sera déterminant, les études ont également montré que les banques d’images associent les femmes aux tâches domestiques et les hommes au sport, et que le logiciel de reconnaissance d’image ne se contente pas de reproduire ces préjugés, mais il les amplifie. Contrairement aux humains, les algorithmes ne peuvent pas lutter consciemment contre les préjugés acquis. Au fur et à mesure que l’intelligence artificielle envahit nos vies, les enjeux n’auront de cesse d’augmenter. Si les robots sont amenés à modeler le monde dans un avenir proche, il est vital qu’ils soient programmés par des hommes et des femmes.

L’idée n’est évidemment pas de dire que les femmes seraient de meilleures scientifiques que les hommes, mais bien de prendre conscience que nous avons besoin d’une science mieux équilibrée en termes de représentation des genres pour ne pas se priver de la créativité et du talent de tous et dessiner au travers du progrès scientifique une société inclusive. Il est urgent de créer des coalitions pour une science plus féminisée, afin d’affronter ainsi au mieux les défis auxquels le monde fait face tout en faisant avancer la connaissance pour le bénéfice de tous. Le monde a besoin de science, et la science a plus que jamais besoin des femmes.

(1) Organisatrice d’un programme annuel de valorisation des femmes scientifiques d’excellence baptisé "Pour les femmes en science".