Opinions

Le contraste entre la Grèce et l’Allemagne illustre la dimension systémique du problème de l’eurozone qui importe bien plus que la méfiance atavique d’un Schauble pour un Varoufakis. Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.

L’eurozone a été dessinée sur mesure pour l’Allemagne qui a fait de l’euro un avantage comparatif dans la compétition internationale. En raison du poids relatif de l’économie allemande dans l’eurozone, c’est en fonction d’elle que la BCE établit le niveau du taux d’intérêt de la zone euro tandis que sa forte compétitivité hors prix, en raison de sa spécialisation industrielle privilégiée, s’accommode d’un taux de change robuste. L’Allemagne, il est vrai , n’a pas hésité après la réunification à renforcer cette compétitivité par des baisses salariales en jouant sur les délocalisations en Mitteleuropa et en laissant se dualiser la société allemande, désormais talon d’Achille de son modèle. L’Allemagne exploite cet avantage, à travers un solde exportateur net élevé, pour épargner en vue de son vieillissement rapide. Elle épargne ainsi aux dépens des autres membres de l’eurozone sur laquelle elle exerce une pression déflationniste. Il est donc logique qu’en retour elle finance le déficit des pays moins compétitifs. C’est sa fonction de banquier de la zone euro.

La Grèce de son côté reste encore un pays sous-développé qui ne convergera sans doute jamais complètement vers le PIB moyen communautaire, en raison de sa situation géographique excentrique en Europe, de sa topographie, belle mais ingrate, et de son Histoire souvent tragique qui pèse lourd sur ses institutions et sur sa culture politiques. Elle est entrée en 1981 en Europe sur un malentendu – on ne laisse pas Platon attendre à la porte de l’Europe - et en 2001 dans l’eurozone sur une impréparation pointée par la Commission, mais délibérément ignorée par les capitales. Sa position géostratégique, vitale pour la sécurité de l’Europe, n’a pas été reconnue sinon par l’OTAN et par les industries d’armements allemande et française. Gouvernée tantôt à droite et tantôt à gauche, par la même oligarchie fondée sur la rente et vouée au clientélisme, elle ne s’est pas suffisamment modernisée, malgré des transferts communautaires de l’ordre de 10% de son PIB. Responsabilité partagée déjà. Responsabilité partagée encore lorsque la Grèce bénéficiant de l’effet d’aubaine de la baisse drastique des taux d’intérêt amenée par l’euro, s’est engagée dans un surendettement public et privé contre lequel elle n’a été prémunie ni par la Commission, ni par la BCE. Les marchés financiers censés déceler et sanctionner les excès sont restés aveugles. Lorsque le surendettement a été identifié en 2010, le premier réflexe de Merkel et Sarkozy réunis à Deauville, a été de pousser la Grèce dans des dettes massives supplémentaires , histoire de sauver les banques françaises et allemandes, créancières de la Grèce. Le FMI avait pourtant déjà vu la nécessite de restructurer la dette grecque en conditionnant bien entendu le défaut partiel à des réformes. Les restructurations de dettes ont été minces et les réformes structurelles modestes. Les prêts ont été alloués sans contrepartie. Responsabilité partagée une nouvelle fois. Cette coresponsabilité a été oubliée lors du bras de fer du week-end dernier entre dix-huit Etats en colère et la Grèce prise comme bouc émissaire des errements des prédécesseurs de M.Tsipras et des propres carences de l’eurozone. Ce face-à-face chargé d’acrimonie entre 18 Etats et le 19eme est emblématique d’une méthode intergouvernementale exécrable, poussée jusqu’à l’absurde, qu’il faut abandonner en communautarisant le Mécanisme Européen de Stabilité.

Il n’est pas d’autre remède à la dette grecque que la mise sous perfusion permanente, assortie d’une forte conditionnalité, de la Grèce par l’eurozone. Aucune des stratégies de sortie du surendettement n’est en effet accessible à la Grèce : ni la croissance réelle et l’accumulation de surplus budgétaires primaires, ni la croissance nominale, c’est-à-dire combinée avec l’inflation et les dévaluations, ni même la seule annulation de la dette par ses partenaires européens et étrangers.

Car la Grèce ne dispose plus des outils de politique monétaire nécessaires. En outre la modernisation de la Grèce n’aura pas raison de sa faible capacité de croissance endogène confinée de facto au tourisme. Il faudra donc, non seulement restructurer sa dette, mais mettre la Grèce sous perfusion permanente – comme le sont le Nebraska ou l’Alabama aux Etats-Unis. Ce qui justifie aussi l’exception grecque, c’est sa fonction géostratégique, critique pour l’Europe, face aux Balkans et au Proche Orient. Cette fonction pourrait s’exercer le mieux en assignant à la Grèce , intégrée dans une défense commune, une mission de poste avancé en Méditerranée orientale pour le compte de l’Europe. Voilà la Grèce en sentinelle d’une Europe intégrée politiquement.

Cette Europe-là a besoin , en contrepoids de sa politique monétaire unique, d’une union budgétaire qui assure la solidarité transnationale face aux chocs et aux handicaps structurels, la prise en charge de missions d’intérêt commun et la politique contra-cyclique puisque les Etats fédérés sont astreints à l’équilibre de leurs finances. Mais pour compléter le chaînon manquant de l’eurozone et assurer sa viabilité, il faut admettre qu’ il est impossible d’exiger de l’Allemagne une plus grande solidarité sans lui offrir en contrepartie davantage de sécurité. Ce thème de la sécurité collective renvoie à la communauté de destin de l'Europe face aux transformations rapides du monde : nationalisme russe, montée en puissance de la Chine, déclin relatif de l’Amérique, tentative d’établir un Etat islamique, facteur clé des poussées migratoires. Le problème de l’euro ne peut plus être dissocié du thème de la capacité stratégique de l’Europe. La tragédie grecque n’a de sens que si elle sert de levier à un ancrage politique de l’euro. Le sauvetage de la Grèce doit conduire au sauvetage de l’euro. En ce sens avec 80 milliards de prêts qui ne seront jamais remboursés, l’union budgétaire a de facto commencé, en dépit de l’article 125 du Traité (‘no bail out’) qui n’aurait pas dû être.