Opinions Une opinion de Francis Briquemont, Lt- Général e.r. et ancien commandant de la Force de protection de l'ONU (FORPRONU) en Bosnie


Aussi longtemps que les USA imposeront leur stratégie "impériale" aux Etats-confettis européens, accrochés à leur souveraineté nationale, l’UE n’aura aucune crédibilité stratégique. Jusqu’à devenir un nouveau Saint-Empire romain germanique, symbole d’inefficacité politique totale.


En 1994, à l’issue de mon commandement de la FORPRONU en Bosnie, je suis revenu chez nous Européen convaincu et vacciné contre tout nationalisme cocardien souvent teinté de fanatisme, chauvinisme ou racisme, le tout emballé depuis peu dans un populisme véritable cancer de nos démocraties.

Aujourd’hui, l’UE ne va pas bien. Elle se déglingue non seulement par manque d’ambition politique mais aussi au fur et à mesure que s’éloignent les souvenirs de la guerre de trente ans (1914-1945) qui a marqué la fin d’une période de prédominance des puissances européennes, commencées quatre siècles plus tôt, et vu l’émergence d’une superpuissance nucléaire mondiale, les Etats-Unis.

De 1945 à 1990, des intérêts communs

Quelques hommes d’Etat européens ont alors pensé que face à la menace idéologique du communisme et sous la protection des USA, il était temps de faire la paix entre les Etats européens de l’ouest et d’entretenir la hache de guerre entre la France et l’Allemagne. C’est ainsi que peu à peu ils sont parvenus non pas à créer une Europe mais, c’est déjà beaucoup, un morceau de continent en paix dans un vaste marché unique avec beaucoup d’avantages mais aussi hélas ! beaucoup de faiblesses.

De 1945 à 1990, les intérêts "vitaux" des Etats-Unis et de l’Europe de l’ouest ont coïncidé au cours de cette période dite de "guerre froide" entre l’Otan et le Pacte de Varsovie qui s’est terminée heureusement sans conflit armé grâce à la dissuasion nucléaire qui a bien fonctionné entre l’URSS et les USA après la crise de Cuba (1962) et à l’effondrement économique et social de l’URSS et de ses satellites.

Humilier la Russie affaiblie

La dernière décennie du XXe siècle a bouleversé la situation en Europe.

D’une part les Etats-Unis ont cru qu’ils étaient devenus l’hyperpuissance destinée à dominer le monde. En Europe particulièrement, au lieu de promouvoir un continent un peu plus équilibré entre l’Atlantique et l’Oural et sans réaction des politiques européens ne pensant déjà plus qu’à leur souveraineté nationale, les Etats-Unis n’ont eu de cesse d’humilier la Russie très affaiblie de Boris Eltsine, une Russie qui n’était plus l’URSS mais qui restait une grande puissance nucléaire et un membre permanent du Conseil de sécurité. Et puis, Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir. Mais ça, c’est une autre histoire.

D’autre part, à partir de 1990, l’Europe, au lieu de s’unir davantage, est allée d’échec en échec sur le plan géopolitique. Aujourd’hui il suffit de regarder une carte du monde pour se rendre compte que l’UE est devenue un nouveau Saint-Empire romain germanique, un symbole d’inefficacité politique totale.

Finistère de l’Eurasie

Une carte de l’Eurasie - des limites est, soit les côtes chinoises, aux limites ouest, soit la pointe du Raz en Bretagne - illustre bien que tout ce qui se situe à l’Ouest d’une ligne allant d’Helsinski à Istambul, en gros l’UE, justifie le nom de Finistère de l’Eurasie que lui a donné le géostratège Gérard Chaliand. Et ce Finistère, au lieu de s’unir, de cesser de se chamailler avec la Russie pour progresser vers ce toit européen cher à Mikhaïl Gorbatchev et d’aller vers un modèle de continent, puissance pacifique, prospère et accueillant, est au fil des années (re) devenu une mosaïque d’Etats-confettis accrochés à leur souveraineté nationale comme des naufragés à une bouée de sauvetage. Quelques confettis ont encore l’illusion - pour combien de temps ? - qu’ils représentent encore une certaine puissance : l’Allemagne pour ses capacités industrielles, la France pour ses capacités militaires, nuclaires et culturelles. Mais la grande tendance actuelle est l’engouement pour les sous-confettis dont la Belgique est hélas ! - mais pas le seul - un des exemples.

Politique de défense et de sécurité

Faut-il alors désespérer de l’UE ? En France vient d’arriver à la tête de l’Etat un président jeune et persuadé qu’il faut faire quelque chose pour sortir l’UE de l’ornière actuelle. Emmanuel Macron bénéficie d’une autorité politique que, malheureusement, Angela Merkel a quelque peu perdue en Allemagne encore que la nouvelle "Grande Coalition" devrait, au plan européen, aider à résouder un couple franco-allemand décidé d’aller de l’avant avec ceux qui veulent autre chose que des subsides. De nombreux responsables politiques européens sont aussi d’avis - en paroles tout au moins - que l’UE doit penser davantage à sa politique de défense et de sécurité. Mais que signifie en fait un tel souhait ?

Nicholas Spykman, un des pères de la géopolitique aux Etats-Unis, écrivait déjà en 1942, en pleine guerre : "Une Europe fédérale unie deviendrait si forte qu’elle mettrait en danger notre mainmise sur l’Atlantique et notre position dominante dans le monde occidental." (1) La maîtrise du Pacifique et de l’Atlantique est une constante de la stratégie américaine depuis la fin du XIXe siècle (amiral américain Mahan). Caroline Galactéros, dans un petit livre remarquable (2), rappelle que TOUS les présidents des USA, "quelle que soit sa couleur politique", suivent la même ligne directrice en stratégie : 1° "… doit tenir compte des appétits du système militaro-industriel américain"; 2° "… de la lutte contre tout renforcement politique et stratégique européen", 3° "... du consensus politique sur le nécessaire affaiblissement de la Russie pour parfaire le contrôle de l’Eurasie", etc.

Je ne sais pas ce qu’il faut encore écrire pour affirmer qu’aujourd’hui, il est inutile de parler de défense européenne et encore moins d’armée européenne. Ce sera le cas aussi longtemps que l’UE se résumera en un "Finistère - Saint Empire romain germanique". Car une stratégie européenne postule en fait une rupture psychologique et intellectuelle avec l’Otan sous sa forme actuelle. Aussi longtemps que les USA imposeront leur stratégie "impériale" (René Aron) aux confettis du Finistère de l’Eurasie, l’UE n’aura aucune crédibilité stratégique.

Conflit d’origine climatique

Tout s’oppose à celle-ci d’ailleurs.

1° Sa propre attitude : les Etats européens ne sont encore d’accord sur rien dans ce domaine et sa politique de sanctions contre la Russie va même à l’encontre de ses propres intérêts vitaux.

2° La démographie joue en défaveur de l’Europe, seul continent où les perspectives à l’horizon 2050 prévoient une stagnation du nombre d’habitants, voire une diminution dans certains pays dont la Russie. L’Europe devient peu à peu un continent de "vieux" dont les dépenses de santé vont exploser, situation peu favorable à une stratégie active, tournée vers l’avenir.

3° L’UE rejette une politique commune d’accueil de migrants que les conséquences du dérèglement climatique, menace principale du XXIe siècle pour la planète entière, imposeront inéluctablement, avec des risques de conflits que les technologies ne résoudront pas.

Il reste à espérer que la dissuasion nucléaire continuera de fonctionner correctement pour éviter une montée militaire aux extrêmes. Ce qui provoquerait sans doute un "dérèglement" mortel pour l’Homo dit Sapiens.

Et pendant ce temps-là, en Belgique, comme premier signal encourageant pour un réel progrès de la politique européenne de défense, certains se battent avec ardeur pour acquérir un avion de combat américain. Sans doute pour être ou rester dans le cockpit européen comme aime dire notre Premier ministre !

=>(1) Robert Kaplan, "La revanche de la géographie", Ed. du Toucan 2014, p. 163.

=>(2) Caroline. Galactéros, "Manière du monde - Manières de guerre", Ed. Nuvis, 2013, p. 83