Opinions

Au creux de l’été, le gouvernement belge annonce qu’il va imposer une taxe de 100 euros par an aux journalistes européens participant aux sommets européens, pour contribution aux frais de sécurité. Conceptuellement, on nage dans l’incohérence. 

Une opinion de Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne.


Les journalistes n’imposent aucune dépense spécifique de sécurité. D’une part, ces frais ne visent pas à les protéger, mais plutôt les chefs de gouvernement (auxquels on ne demande pas une contribution, il semble). D’autre part, les journalistes ne constituent pas une menace de sécurité (à moins que la taxe ne les assimile en réalité à des terroristes camouflés, ce qui est loin d’être exclu). A ce compte-là, on pourrait aussi demander aux journaux de financer la sécurité pour les matchs de football.

Cette taxe se heurte à des objections plus fondamentales. En premier lieu, la presse a été fortement fragilisée par l’explosion d’internet. Aggraver ses charges tant financières que d’administration lui nuit encore. Cela vaut particulièrement pour l’information européenne, certainement moins rentable que les nouvelles économiques ou sportives. Michel, Reynders et Van Overveldt prononcent des discours larmoyants sur la nécessité d’améliorer l’information du citoyen sur l’Europe, mais en réalité ils affaiblissent ici son premier instrument.

En deuxième lieu, cela s’inscrit dans une stratégie plus générale d’hostilité à la presse. Michel Junior adore se comparer à ses grands prédécesseurs, mais aucun d’entre eux n’a jamais été aussi systématiquement négatif. On se souviendra de la censure préalable (assortie de menaces) exercée par son cabinet sur les questions adressées par les journalistes à Erdogan. Encore récemment, il accusait les journalistes d’incompétence sur les questions budgétaires. Or, ceux-ci se bornaient à rappeler que l’amélioration – très relative – du budget provenait essentiellement des bas taux d’intérêt, réalité basique attestée par des dizaines de rapports. (Mentionnons aussi pour mémoire les agressions de De Wever contre Apache ou De Standaard).

"Rage taxatoire"

En troisième lieu, cette taxe est surtout inefficace, et reflète la tendance générale au bricolage fiscal du gouvernement belge. On invente un nouvel impôt, de rendement limité (50 000 euros annoncés) sans aucune analyse d’impact sérieuse. Cela va imposer de nouvelles procédures tant aux journaux qu’à l’administration, dont personne n’évalue leurs coûts. Ceux-ci, directs et indirects (charge de travail), pourraient fort bien dépasser rapidement les bénéfices. En pure technique fiscale le gouvernement crée au fond un impôt pesant essentiellement sur des journaux étrangers. Le gouvernement aurait eu des difficultés juridiques à le justifier. C’est pour cela qu’il le présente comme une "sorte" de redevance pour service rendu (de façon incorrecte, car le service n’est pas rendu à la presse).

Ceci s’inscrit surtout dans une longue tradition belge de bricolages symboliques qui souvent rapportent plus en complications administratives qu’en revenus réels (voir, à titre d’exemple récent, la taxe sur les comptes-titres). La déclaration fiscale de chacun est ainsi devenue illisible, ce qui impose des pertes de temps considérables au contribuable et une mobilisation énorme aux fonctionnaires, assaillis périodiquement de demandes de citoyens déboussolés. Le prochain gouvernement serait bien inspiré d’arrêter la multiplication de tous ces gadgets coûteux, et le présent de renoncer à ce nouveau bricolage. Si Jean Gol était encore vivant, il aurait trouvé ici une fort belle opportunité de replacer son discours sur la "rage taxatoire". Ses héritiers libéraux, malheureusement, le citent dans le vide et font exactement le contraire.