Opinions La doctrine MbZ, du prince héritier Mohammad bin Zayed, a transformé un îlot libéral en Etat policier, telle une "petite Sparte" sur les rives du Golfe. 

Une opinion  d'Andreas Krieg et Sébastien Boussois, respectivement professeur assistant au King's College (Londres) et chercheur en sciences politiques et relations euroarabes associé à l'ULB (Bruxelles) et l'Uqam (Montreal).

La perception que l’on a des Emirats arabes unis (EAU) comme un îlot libéral au milieu de l’archipel de monarchies conservatrices du Golfe est un mythe. Les EAU mènent en réalité une campagne contre-révolutionnaire de plus en plus active et radicale afin de rétablir la stabilité régionale.

Dans l’ombre des gratte-ciel clinquants et d’une image soigneusement travaillée, les EAU se sont transformés en un Etat policier ces dernières années - un Etat autoritaire qui ne cherche pas seulement à renverser les acquis des révolutions arabes mais essaye encore plus d’imposer son idéologie en réalité plus intransigeant et machiavélique que celle du Royaume saoudien sur laquelle on a tendance à se focaliser.

Si les Occidentaux retiennent souvent des EAU des images de personnes libres, d’accès facile à l’alcool et de défilé de bikinis sur les plages de Dubaï, le centre névralgique politique et idéologique actuel des Emirats est bien situé à Abu Dhabi. L’accaparement du pouvoir par la famille royale d’Abu Dhabi, les Al Nahyan, s’est installé ces dernières années subtilement et a été accéléré par la faillite économique de Dubaï pendant la crise financière de 2008. Délaissée par Abu Dhabi, Dubaï a dû abandonner une grande partie de ses pouvoirs constitutionnels à la dynastie des Al Nahyan. 

Pendant ce temps, un homme était déjà en train de petit à petit consolider ses pouvoirs au sein de cette famille : le prince héritier Mohammad bin Zayed, souvent désigné sous le nom de MbZ. Il a ainsi gravi les échelons politiques de la défense des Emirats tout au long des années 1990 et a depuis tenté de concrétiser sa vision d’une "petite Sparte" sur les rives du Golfe.

Avec son frère Khalifa Bin Zayed, trop malade pour gouverner mais laissé là en tant que souverain officiel des Emirats arabes unis, MbZ a tranquillement pris le contrôle du secteur de la sécurité et a étendu son pouvoir en tant que calife à la place du calife d’Abu Dhabi. Son obsession pour la surveillance et le contrôle du régime est devenue entre-temps la raison d’Etat des Emirats.

Contrer le printemps arabe

Le printemps arabe a marqué un tournant dans la politique étrangère et de sécurité des Emirats. Au milieu des dictatures tumultueuses et des régimes autoritaires au bord du gouffre en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen, MbZ a réalisé que l’activisme de la société civile en dehors du contrôle de l’Etat allait devenir une force capable de libéraliser toute la région des anciens régimes.

La réponse de MbZ au printemps arabe, renforcée par la peur d’un individu émancipé et autonome, fut une réaction de répression contre toute forme d’opposition non étatique au niveau national et à travers la région. Alors que les manifestants descendaient dans les rues en Tunisie et en Egypte, une vague d’arrestations a balayé les Emirats, ciblant les contestataires du régime, les intellectuels et les islamistes. Abu Dhabi a contré l’appel du peuple pour plus de justice sociale et de participation politique avec son propre modèle de "libéralisation autoritaire" : du pain et des jeux accompagnés dans le même temps par la répression et la consolidation du pouvoir de régime.

© Vince

Alliance entre Riyad et Abu Dhabi

Le désir de MbZ de voir s’installer des pouvoirs stables donc autoritaires dans l’ensemble du monde arabe a conduit Abu Dhabi à soutenir les hommes forts de la région qui ont promis de remettre le mauvais génie post-révolutionnaire dans la bouteille. En Egypte et en Libye, les Emirats soutiennent Sissi et Haftar qui, au nom de la lutte contre le "terrorisme", se mobilisent agressivement contre toute forme d’opposition ou de dissidence. Les crimes de guerre qui sont commis sont justifiés par ce qui a été défini comme une lutte antiterroriste avant tout existentielle.

Le blocus contre le Qatar, dirigé par MbZ, doit donc être compris comme une tentative coercitive de mettre en sourdine à la fois les bailleurs de fonds des soulèvements de 2011 et Al Jazeera, qui avait été le porte-parole des révolutionnaires. MbZ a ainsi servi de mentor idéologique au prince héritier saoudien Mohammad bin Salman, avec lequel il entretient une amitié personnelle qui jette les bases d’une alliance bilatérale entre Riyad et Abu Dhabi, censée servir de rempart aux autres pouvoirs qu’ils soutiennent.

Au Yémen, Riyad et Abu Dhabi ont tous deux trouvé un objet de désir qui sert à la fois l’idéologie et les intérêts du pouvoir. Alors que les Emirats sont officiellement là pour aider le royaume à combattre la milice Houthi, une armée de mercenaires et de substituts sous la direction de MbZ mène une guerre de l’ombre contre le parti Islah et ses partenaires - le parti d’opposition le plus puissant du Yémen pendant le printemps arabe, essentiel pour renverser le régime autoritaire de Saleh. Pendant ce temps, les EAU ont sécurisé leur accès aux ports les plus importants le long des rives de l’océan Indien au sud du pays.

De l’autre côté de la Corne de l’Afrique, les EAU sont en mesure de poursuivre désormais leur ambition de grande puissance régionale : en Somalie, à Djibouti et en Erythrée, les Emirats ont massivement étendu leur emprise sur le terrain. L’expérience de MbZ en Egypte et en Libye confirme que la force armée peut être utilisée avec succès non seulement pour appliquer des idéologies néo-conservatrices mais aussi pour sécuriser des intérêts géopolitiques. Les rapports des témoins sur place et des ONG, tel Human Rights Watch, suggèrent que, ce faisant, Abu Dhabi et ses substituts n’hésitent pas à recourir aux disparitions forcées, à la torture et aux assassinats ciblés.

Mythe de la stabilité autoritaire

La croisade de MbZ contre les acquis du Printemps arabe n’est pas seulement éthiquement et légalement discutable mais menace la stabilité de toute la région. Le mythe de la stabilité autoritaire jette les bases d’une stratégie à court terme qui nie la réalité sociopolitique du monde arabe depuis 2011. Abu Dhabi est convaincu que la répression peut canaliser l’aspiration de l’individu à la justice sociale et à la participation politique. Au contraire, la répression de cet ordre donne un terrain fertile à l’extrémisme, à l’insurrection et aux déclenchements de nouvelles révolutions.