Opinions
Une opinion de Laurence van Yperzele, professeure ordinaire à l'UCL.

Dans son livre sur les massacres commis en Belgique en 1914 par les Allemands, Ulrich Keller tente de démontrer que la responsabilité de ces atrocités n’est pas unilatérale. Faux, inadmissible et dangereux !

Je suis mécontente. Pas tellement en tant que Belge (encore que l’injure que l’on fait aux cités martyres de mon pays ne m’indiffère pas), mais plus en tant qu’historienne. Le professeur allemand Keller, historien de l’art à la retraite, foule au pied toutes les règles déontologiques du métier d’historien, dans son livre "Schuldfragen. Belgischer Untergrundkrieg und deutsche Vergeltung im August 1914". C’est sidérant ! Ce livre n’est qu’une remasteurisation du livre blanc allemand de 1915 - à la sauce 2017, puisqu’il admet tout de même que les armées allemandes d’invasion ont eu la main un peu lourde… Ben voyons !

Une accusation délirante

Accuser le gouvernement belge de 1914 d’avoir suscité une levée en masse de citoyens sans uniforme contre les troupes régulières du Kaiser relève du délire. La justification de son hypothèse qui n’est nullement documentée est que c’était une politique secrète qui n’a donc pas laissé de trace. On croit rêver. Même les résistants - clandestins par définition - ont laissé des traces. Même les régimes qui ont cherché à supprimer toutes les traces de leurs crimes (goulag, génocide, etc.) n’y sont pas parvenus. Je ne crois pas que le gouvernement belge de 1914 soit plus efficace que ces gens-là.

Certes, tout chercheur a le droit d’émettre des hypothèses, mais il a aussi le devoir de confronter ses hypothèses avec ses documents et ses connaissances du contexte : manifestement, cela manque dans ce livre. Et puis, comment expliquer que les autorités occupantes allemandes, maîtresses des territoires belges pendant quatre ans, n’aient pas profité de leur position pour poursuivre les francs-tireurs, les arrêter et les traîner en justice devant leurs tribunaux ? Leur police secrète fut pourtant d’une très grande efficacité : elle réussit à démanteler maintes organisations résistantes non armées (espionnage, évasion, presse clandestine). Serait-ce qu’ils savaient qu’il était inutile de chercher des gens qui n’ont jamais existé ? Ce qu’avançaient déjà, nous le savons par les sources, plusieurs voix allemandes… Sans doute. Sûrement, même. Les Allemands ne sont pas des idiots !

L’histoire belge

Le professeur Keller témoigne surtout d’une méconnaissance absolue de l’histoire belge, histoire à laquelle il ne s’intéresse d’ailleurs pas le moins du monde. Lorsque le gouvernement belge reçoit l’ultimatum allemand le 2 août 1914, il veille à ne pas alerter immédiatement la presse et donc l’opinion publique. Au contraire, il attend le 3 août, lorsqu’enfin la décision de rejeter l’ultimatum et de se défendre de toutes ses forces est officiellement prise, pour annoncer et l’ultimatum et la décision de se défendre conformément au droit international. Alors, on assiste à une vague d’indignation et de patriotisme collectifs qui étonne les Belges eux-mêmes. Comment imaginer qu’un gouvernement qui est surpris par le patriotisme de ses propres concitoyens ait pu organiser secrètement une levée en masse de ces mêmes citoyens ?

En plus, depuis 1912, suite à la crise d’Agadir qui avait fait très peur aux Belges comme à tout le monde, le gouvernement belge s’était rallié aux idées émises par Léon Arendt, le directeur du bureau politique des Affaires étrangères, dans son memorandum. En cas d’attaque, la Belgique devra prouver, par une résistance militaire réelle et exceptionnelle, sa loyauté à l’égard du droit international. En d’autres termes, la Belgique devra faire plus que son devoir en ce qui concerne le respect du droit international afin de pouvoir faire appel à ses garants.

Cette option se révélera parfaitement conforme à la situation réelle de 1914, puisque la France ne crut à la sincérité des Belges qu’après le retour de son émissaire du Quai d’Orsay et que les Britanniques - dont Winston Churchill - ne s’attendaient à rien d’autre qu’à un baroud d’honneur.

Un certain écho en Allemagne

Dans ce contexte, comment imaginer que le gouvernement belge organise dans le même temps clandestinement une levée en masse qui n’est pas strictement condamnée par le droit international (contrairement à ce qu’affirme Keller), mais qui n’est certes pas encouragée ?

D’ailleurs, dès l’invasion, le ministre de l’Intérieur, Paul Berryer, lance un appel à la population belge pour qu’elle s’abstienne de tout acte agressif ou provoquant. Cet appel officiel au calme a été immédiatement relayé par l’ensemble de la presse belge entre les 5 et 7 août 1914. Ce texte est l’exact inverse d’un appel à une quelconque levée en masse.

Manifestement, le professeur Keller ne s’est pas donné la peine de lire les journaux belges de l’époque. Mais ce qui, au-delà du mécontentement, m’attriste profondément, c’est de constater que le livre de Keller a trouvé un certain public en Allemagne. Or l’Allemagne est le pays au monde qui a été le plus loin dans son travail de mémoire. C’est un exemple extraordinaire que j’admire immensément et qui a contribué à la construction de l’Union européenne. En effet, l’Allemagne nous a donné une leçon si extraordinaire de restauration de l’humanité après les désastres. Amis allemands, ne lâchez pas !

Avec l’approbation scientifique de mes collègues belges et allemands Michaël Amara (Archives de l’Etat), Francis Balace (émérite, université de Liège), Marnix Beyen (Universiteit Antwerpen), Sebastian Bischoff (Universität Paderborn), Mélanie Bost (Ecole royale militaire, Bruxelles), Christoph Brüll (University of Luxemburg), Piet Chielens (In Flanders Fields Museum), Alain Colignon (CegeSoma, Archives de l’Etat), Pierre-Olivier de Broux (université Saint-Louis, Bruxelles), Emmanuel Debruyne (Université catholique de Louvain), Dominiek Dendooven (In Flanders Fields Museum), Mark Derez (Katholieke Universiteit Leuven), Sophie De Schaepdrijver (Penn State University), Wannes Devos (War Heritage Institute), Bruno De Wever (Universiteit Gent), Helmut Donat (Verlag - Editeur), Michel Dumoulin (émérite, Université catholique de Louvain), Leen Engelen (LUCA School of Arts/Katholieke Universiteit Leuven), Aurore François (Université catholique de Louvain), Michael Geyer (Emeritus, University of Chicago), José Gotovitch (émérite Université libre de Bruxelles), Rajesh Heynickx (Katholieke Universiteit Leuven), Christoph Jahr (Humboldt-Universität zu Berlin), Chantal Kesteloot (CegeSoma, Archives de l’Etat), Olivier Klein (Université libre de Bruxelles), Martin Kohlrausch (Katholieke Universiteit Leuven), Catherine Lanneau (Université de Liège), Benoît Majerus (University of Luxemburg), Dirk Martin (Emeritus, CegeSoma, Rijksarchief), Jakob Müller (Freie Universität Berlin), Valérie Piette (Université libre de Bruxelles), Philippe Raxhon (Université de Liège), Bénédicte Rochet (Université de Namur), Anne Roekens (Université de Namur), Valérie Rosoux (Université catholique de Louvain), Xavier Rousseaux (Université catholique de Louvain), Jan Schmidt (Katholieke Universiteit Leuven), Peter Scholliers (Vrij Universiteit Brussel), Frank Seberechts (geassocieerd CegeSoma, Rijksarchief), Tom Simoens (Koninklijke militaire School), Sandrine Smets (War Heritage Institute), Pierre-Alain Tallier (Archives de l’Etat), Jens Thiel (WWU Münster), Axel Tixhon (université de Namur), Nathalie Tousignant (université Saint-Louis, Bruxelles), Cécile Vanderpelen (Université libre de Bruxelles), Herman Van Goethem (Universiteit Antwerpen), Alex Vanneste (Emeritus, Universiteit Antwerpen), Piet Veldeman (War Heritage Institute), Antoon Vrints (Universiteit Gent), Geneviève Warland (Université catholique de Louvain), Lothar Wieland (Historikus im Bremerhaven), Nico Wouters (CegeSoma, Rijksarchief), Frankfurter Allegemeine zeitung P.Bahners@FAZ.DE.

Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Non, professeur Keller ! Le gouvernement belge n’a pas organisé de levée en masse en août 1914".