Opinions

Chroniqueur

On ne voit plus de moineaux dans les grandes villes, les abeilles étrangement se raréfient et le cabillaud vient à manquer. La pomme qu’on croque de grand matin contre le cholestérol a été traitée entre quinze et vingt fois aux pesticides, agents conservateurs, etc. Par-dessus le marché, on apprend que la dive bouteille serait cancérigène, qu’une personne sur deux d’ailleurs développera un cancer et qu’un Belge sur trois aura un jour un "souci" au cerveau. Bon Dieu, c’est encore peu, on pensait que nos compatriotes étaient plus atteints.

Somme toute, notre remède serait assez simple : lisons avec humour, politesse bien connue du désespoir, les informations nocives et les statistiques toxiques qui nous promettent dans une même vie, par ordre alphadiabétique, des arthroses, des cirrhoses, des dermatoses, des mycoses, des scléroses, des scolioses et toutes autres espèces d’épouvantables myxomatoses. Voire, par surcroît, quelque fameuse maladie sexuellement transmissible, si l’on ne s’informe pas à bonne source, puisqu’il paraît que le préservatif aggrave le mal.

Quant au reste, évitons peut-être de trop regarder la télévision, qui est affreusement anxiogène. Car tout est extrêmement mauvais pour la santé. Vivre déjà, comme disait Brel. Dans un monde sans morale et dès lors livré à l’hypocondrie, il y avait un vrai boulevard à prendre pour l’industrie pharmaceutique et cosmétique, qui nous dope désormais à doses massives de complexes vitaminés, d’anti-oxydants et d’idéologie hygiéniste. Il est quelque part normal que, quand les gens ne croient plus trop à la bonté de l’humain, ils se replient sur eux-mêmes et s’occupent prioritairement de leur propre corps, poly-saturé. "Occupe-toi de tes fesses", comme dit une certaine sagesse populaire.

Mais il n’y a rien à faire : il faut vivre, envers et contre tout, et la vie est encore longue. Face à tous les périls annoncés, soyons larges, vastes, grands et généreux. Plus forts que la mort, au sens où tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts encore. "Plus l’arbre est grand, plus il prend le vent." Mais le vent, si l’on y regarde bien, passe à travers, et il en faut déjà beaucoup pour déraciner un chêne.

Comme par bonheur, voici le printemps. Pour ceux qui ont traîné leurs vieux os jusqu’ici, le temps est venu d’une espèce de résurrection. C’est maintenant qu’on verra la belle santé qu’on a. Il n’y a d’ailleurs pas le choix : il faut tondre la pelouse, planter son jardin, tailler les haies et les rosiers, chasser les taupes et les pissenlits, arracher les herbes folles, arroser les bégonias, scier les bûches. Ranger la maison de la cave au grenier, repeindre le garage, nettoyer les gouttières, passer la terrasse au Kärcher, attacher la glycine, laver la voiture, etc. Fini de rire, y a du boulot. Tout le monde sur le pont. Magique saison : c’en est fini des bobos hivernaux.

Nous revoilà donc remis sur pied, pleins d’énergie et de bourgeons. Emplis de béatitude et de joie de vivre. Pour célébrer le retour des brocantes et des braderies, des longues marches de l’ADEPS, des randonnées à bicyclette, des samedis sans lumière, des dimanches sans voitures, des journées sans tabac, des rollers dans les tunnels, des 20 km de Bruxelles, des festivals en plein air, de la fête partout et à tout bout de champ. Les finales à Roland-Garros aussi, avec Kim Clijsters en vedette. Sans oublier, mais c’est une redite, la tondeuse à gazon. Tous les samedis. Un moment de grâce où il fait bon ne penser à rien, si ce n’est d’aller droit devant soi. Dans un sens puis dans l’autre, et ainsi de suite. Répétitivement, spontanément, compulsivement.

Quand on est pris dans le mouvement rotatif de la tondeuse, le monde peut s’écrouler, on n’entend plus rien. Pas même les injonctions de sa femme ou les pleurs de ses enfants. Encore moins les rires grossiers et les sarcasmes des voisins. On vit dans un univers clos et béni où plus rien (de grave) ne peut nous atteindre. Cela pourrait durer des heures, des éternités. Quel bonheur, quelle volupté ! Le monde peut s’arrêter, nous, on continue; imperturbablement. C’est ce qui s’appelle aller de l’avant. Car qui n’avance pas recule.

Bref, on pourrait dire sans rire : "Ma tondeuse, c’est ma liberté !" C’est donc avec un immense plaisir qu’on va bientôt la retrouver. Las, il y a un petit ennui : c’est que, comme chaque année, elle refuse de démarrer. Et tout nous indique qu’elle n’ira pas mieux en sortant de l’entretien. Ça fait des lunes qu’elle nous fait le coup. Tous les ans, on se dit qu’on va devoir en racheter une nouvelle. Mais cette fois, il y a cette crise qu’on n’avait pas vue venir. Celle-là, vraiment, elle nous coupe l’herbe sous le pied.