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Une opinion de Bernard Duterme, directeur du Centre tricontinental - Cetri. 


Dans les années 80, les "sandinistes" tentèrent de faire du Nicaragua un pays plus juste et souverain. Désormais au pouvoir, le leader de ce mouvement semble avoir retourné sa veste.

Réélu à la tête du Nicaragua, l’ancien guérillero Daniel Ortega va entamer son quatrième mandat, mais aussi sa troisième décennie comme chef de l’Etat… La première, lointaine déjà, fut celle des années 1980 lorsque, dans la foulée d’un soulèvement qui renversa la dynastie des Somoza, soutenue par les Etats-Unis, les révolutionnaires "sandinistes" (du nom de Sandino, assassiné par le premier Somoza en 1934) tentèrent de construire un pays plus juste et souverain. Avec des hauts et des bas. Entre crispations internes - le dirigisme d’un pouvoir sûr de sa mission émancipatrice - et agressions externes - l’interventionnisme d’un Ronald Reagan sûr de sa mission anticommuniste.

En 1990, épuisés par les sacrifices consentis, les Nicaraguayens vont se défaire des sandinistes dans les urnes. Place à la "démocratie libérale", qui va s’étendre sur tout l’isthme centraméricain à la faveur de la fin de la Guerre froide. En sous-main mais également au grand jour, l’inamovible leader du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), Daniel Ortega, va alors se donner les moyens, licites et illicites, de reconquérir le pouvoir, qu’il finira par recouvrer aux élections présidentielles de 2006, après avoir échoué deux fois encore, en 1996 et 2001.

Accaparement du parti sandiniste à ses fins personnelles, pacte "contre-nature" avec le président ultralibéral Alemán, alliances avec les puissants ennemis d’hier (hiérarchie catholique, fédération patronale…), ratification du Traité de libre-échange avec les Etats-Unis, réformes électorales opportunes, emprise rampante sur les différents pouvoirs de l’État et au-delà, cooptation d’une armée d’obligés autour du clan familial… le tout, ajouté au culte du "comandante Daniel" dans les bases populaires du sandinisme, aura réussi à ramener le stratège Ortega à la tête du Nicaragua, pour s’y installer.

Pour s’y installer et y mener une politique qualifiée de "chrétienne, socialiste et solidaire" par la présidence, taxée d’"autoritaire, néolibérale et corrompue" par les dissidents sandinistes, ou encore de "populiste responsable" par les milieux d’affaires. Une politique aux accents sociaux certains, mais aussi une politique qui fait la part belle aux intérêts des secteurs dominants, agraires et financiers, et aux investisseurs, exemptés de règles sociales ou environnementales dignes de ce nom. Une politique de privatisation d’entreprises nationalisées, de reconcentration de la terre et d’exonération fiscale pour le grand business.

Tandis que Forbes et The Economist célèbrent "le miracle nicaraguayen" (investissements étrangers et exportations ont quintuplé entre 2005 et 2015), les anciens compagnons de lutte d’Ortega dénoncent l’explosion des inégalités, du secteur informel et des bénéfices des grandes entreprises. Le patrimoine des 200 Nicaraguayens les plus fortunés (0,003 % de la population) équivaut à près de trois fois le PIB. Les perspectives apparaissent d’autant plus sombres que la double conjoncture internationale dont a bénéficié le chef sandiniste a basculé : le boom du prix des matières premières s’est retourné, l’aide massive du Venezuela d’Hugo Chávez s’est tarie.

Le Nicaragua reste, après Haïti, le pays le plus pauvre du continent et parmi les plus vulnérables. Daniel Ortega vient pourtant de l’emporter une nouvelle fois, dans une relative indifférence et avec une forte abstention. Sans concurrents autres qu’une poignée de "partis satellites", sans observation indépendante du scrutin, le FSLN va accroître encore sa majorité absolue à l’Assemblée, au terme de ce que les dissidents sandinistes auront qualifié de "farce électorale".

Comble ubuesque de l’épisode, c’est l’épouse même du président Ortega, première ministre de fait jusqu’ici, qui occupera désormais la vice-présidence.

"Toujours sandinista", le Nicaragua ?