Opinions

CHRONIQUE

La vérité est devenue un mot suspect. Un intellectuel se discrédite s'il dit des choses simples et claires. Ses ratiocinations finissent par laisser planer le doute. Le relativisme est dans l'esprit du temps. A chacun sa vérité.

Probablement, nous en sommes arrivés là en réagissant contre les possesseurs de la vérité. Posséder la vérité (vous sentez combien l'expression est prétentieuse) risque de rendre orgueilleux. Puis, un nouveau pas est franchi: puisque j'ai la vérité, je suis en droit de l'imposer à tous ceux qui sont dans l'erreur. Tous les régimes totalitaires ont suivi cette voie.

Cependant si nous regardons les choses de plus près en descendant des hauteurs de la philosophie et de l'épistémologie scientifique au niveau modeste de l'existence quotidienne, nous découvrons qu'il n'est pas possible de vivre sans vérité. Celle-ci est au coeur de toutes les relations humaines. Nous dépendons entièrement du crédit que nous pouvons accorder aux faits et gestes de nos parents, de notre conjoint, de nos enfants, de nos amis, dans nos rapports professionnels, dans la vie publique. C'est la vérité des propos et des actes qui fonde la confiance indispensable au maintien des liens sociaux.

Si un vendeur vous prétend que l'appareil acheté fonctionne impeccablement et si celui-ci a un vice caché, non seulement il vous trompe, mais vous ne retournerez plus jamais chez lui. Un lien s'est rompu.

Si, avant d'accepter un travail, on ne vous avertit pas des inconvénients et des risques que celui-ci comporte, vous vous engagez sur une fausse piste et vous gâchez votre avenir.

Si une personne vous avoue son amour et si ses sentiments ne sont pas véridiques, vous êtes parti(e) vers une immense déception.

Imaginons un instant une société où tout le monde ment. Elle ne pourra tenir longtemps. Elle s'effondrera avec perte et fracas.

Il n'est point aisé de nous assurer que nous tenons, comme on dit, la «vérité vraie». Nous voulons en être sûrs car nous le savons: nous ne pouvons bâtir solidement que sur la vérité.

Les historiens appliquent rigoureusement la critique historique pour démêler le vrai et le faux et établir les événements tels qu'ils se sont passés. Et ce ne sont pas les journalistes qui font ce journal qui me démentiront combien il est délicat de découvrir le fin fond des choses. Regardez les tribunaux: ils font jurer les personnes qu'ils interrogent de «dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité» - et néanmoins il est souvent plus que laborieux, voire impossible, de faire toute la lumière.

Nous voyons donc que déjà au milieu des faits de l'existence quotidienne, la découverte de la vérité est épineuse. Elle devient bien plus compliquée dès que nous nous élevons. Comment répondre à la question de Pilate: «qu'est-ce que la vérité?» Il voulait sans doute entendre de la bouche du Christ ce qu'il doit penser au sujet de Dieu et de la vie après la mort. Est-il vrai que Dieu existe et qu'Il nous accueille après notre trépas?

En élargissant le champ de notre investigation, à un moment nous quittons le domaine du «je sais» pour entrer dans celui du «je crois» ; nous passons du monde observable à l'univers empiriquement invérifiable. Cet univers, nous ne pouvons le connaître (ou plutôt l'entrevoir) que par les yeux de la foi, c'est-à-dire grâce à la confiance accordée à la Parole qui le révèle.

A l'époque de l'après-guerre, lors des combats intellectuels entre chrétiens et communistes, les premiers s'adressaient aux seconds: «nous savons que nous croyons et vous croyez que vous savez».

Avec la religion nous entrons dans la perspective de l'infini. La vérité devient inépuisable, il serait donc outrecuidant de prétendre à en connaître la totalité. Elle doit épouser l'humilité. Les mystères à sonder sont tellement profonds qu'à côté des certitudes, qu'elles viennent de notre foi ou de notre raison, la place demeure illimitée pour les interrogations, la recherche et l'apport des autres.

© La Libre Belgique 2001