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La place qu’occupe la vérité en justice ne fait guère débat. Pour les juristes, la réponse ne va-t-elle pas de soi ? Le but de la procédure est de manifester la vérité. La littérature juridique, peu expansive sur le sujet, tient implicitement pour certaine cette solution, en sorte que le problème n’existe pas ! Quant au public, il ne demande qu’à y croire et ne montre aucun empressement à remettre en cause ce qu’il considère comme une évidence. Ne vaut-il pas mieux, en effet, du point de vue de ceux qui participent à l’œuvre de justice comme du point de vue de ses destinataires, se convaincre des vertus de l’entreprise ? Il serait fort démotivant pour les professionnels d’admettre que ce qui sort de la plume des juges n’est, selon les cas, qu’une vérité approximative, une demi-vérité, voire une contrevérité. Comme il serait ruineux dans l’esprit du public d’en devenir pleinement conscient. Et cependant

La vérité n’est, pour le droit, qu’une valeur parmi d’autres et venant en conflit avec elles.

Il serait tout d’abord naïf de penser que le souci d’atteindre à la vérité n’est concurrencé par aucun autre objectif. Entre autres, la sécurité juridique. Toute preuve quelconque, par exemple, ne saurait être admise. Des aveux extorqués, les suites d’une perquisition illégale ou d’une provocation policière ne seront pas utilisables par la partie publique, quel que soit leur caractère probant. La prescription des infractions empêche toute poursuite après un certain laps de temps. Le respect de la légalité prime donc l’ambition de faire triompher le vrai. Cela peut choquer, mais la sauvegarde des libertés individuelles est à ce prix. Que resterait-il par exemple du respect de l’intégrité physique si l’on pouvait recourir à la torture pour obtenir des aveux ? Ensuite, la paix judiciaire commande d’exercer la répression dans un délai raisonnable. La vérité, oui, mais pas par n’importe quel moyen ni à contretemps.

La vérité n’est un enjeu vital pour quiconque, sauf pour le prévenu.

Car chacun obéit à sa propre logique, où la vérité souffre à nouveau concurrence. La police est préposée à trouver les coupables et non à disculper les innocents : elle est soumise à un impératif d’efficacité qui prendra le pas sur toute autre considération si la nécessité l’exige. Le parquet renvoie au tribunal les dossiers dans lesquels il s’estime gagnant. Son intérêt bien compris est d’aboutir à la condamnation de ceux qu’il accuse, sous peine de discrédit. L’avocat est, par définition, de parti pris, donc partial, puisqu’il assume la défense des seuls intérêts de son client. La partie civile, qui se prétend victime, tire tout autant la couverture de son côté. Quant au public, étant donné qu’il n’a aucun moyen de savoir où est la vérité, il se borne en général à croire ce qui le conforte dans ses préjugés, entretenus, comme de juste, par des médias en quête de popularité. Comment donc se pourrait-il que la vérité sourde d’un débat dont chaque protagoniste, avant et durant le procès, tente de faire prévaloir la version des choses qui lui est la plus avantageuse. Ainsi la vérité judiciaire n’est-elle et ne peut-elle être qu’une vérité de compromis, née de la contradiction, toujours gagnée à titre précaire sur une vérité adverse.

La vérité est la plupart du temps au-dessus des moyens dont dispose la justice.

Car un crime ou un délit n’est pas une expérience de labo que l’on puisse reproduire autant de fois que nécessaire. Les preuves "scientifiques" n’éclairent en général qu’un infime segment des faits à prouver. Pour le reste, la justice en est réduite à des conjectures plus ou moins hasardeuses, des constructions plus ou moins hypothétiques selon la place que les constatations de police, échappant jusqu’à aujourd’hui à tout contrôle, laissent au doute.

On en conclura que la place de la vérité en justice est un excellent révélateur de ce qu’est la justice en vérité !