La victoire de Trump est commentée par des myopes
Il faut prendre garde à des explications immédiates et simples de la victoire de Trump. Car il semble bien que certains commentaires souffrent de myopies, qu'elles soient socio-culturelles ou géographiques.
- Publié le 13-11-2016 à 14h25
- Mis à jour le 13-11-2016 à 17h43

Une opinion de Dave Sinardet.
Il faut prendre garde à des explications immédiates et simples de la victoire de Trump. Car il semble bien que certains commentaires souffrent de myopies, qu'elles soient socio-culturelles ou géographiques.
Au milieu de toutes les turbulences et imprévisibilités politiques qui nous tombent dessus ces dernières années, il nous reste encore une certitude : à chaque élection ou chaque référendum, journalistes et commentateurs de tout poil découvrent avec stupéfaction que l'on ne peut plus se fier aux sondages d'opinion. Il s'agit des mêmes sondages qu'ils ont analysés fébrilement et à n'en plus finir pendant toute la campagne qui a précédé. Ce qui est exactement ce qu'ils feront à nouveau pendant la campagne suivante.
En juin, tout le monde a clamé que le Brexit nous avait donné une formidable leçon en la matière mais celle-ci était déjà oubliée lorsque la campagne des présidentielles américaines a fait rage quelques semaines plus tard. Le problème que beaucoup n'ont pas vu venir ne réside cependant pas seulement dans les sondages et leurs approximations méthodologiques. On peut aussi questionner la nature des enquêtes quantitatives plus sérieuses et approfondies telles qu'elles sont menées par des politologues et autres chercheurs en sciences sociales, en particulier aux Etats-Unis.
Question de prisme
Celles-ci livrent souvent de passionnantes et importantes analyses mais montrent aussi leurs limites en termes de compréhension de comportements humains complexes. "Je ne peux pas m'empêcher de penser que cela vient en partie du fait que nous oublions souvent ce que représente réellement la politique pour beaucoup de gens", estime Rasmus Kleis Nielsen, professeur à l'Université d'Oxford qui plaide pour plus d'études qualitatives, sur le terrain aussi. Et de citer John Le Carré : "Un bureau, c'est un endroit dangereux pour observer le monde." Par ailleurs, les commentateurs ont aussi tendance, souvent malgré eux, à observer les joutes électorales à travers le prisme de leurs propres attentes et de leur propre microcosme.
C'est précisément pour ne pas être accusé de ce genre de myopie et du "politiquement correct" qui l'accompagne, que beaucoup se montrent excessivement prudents quand il s'agit de mettre des mots sur ce qui motive les électeurs d'un Donald Trump. La peur légitime de ne surtout pas les stigmatiser les fait tomber dans l'excès inverse et finit par orienter tout autant leurs analyses.
Les partisans du flamboyant 45e président ne sont dès lors plus des racistes mais des "perdants de la mondialisation", travailleurs pauvres tombés du train en marche, victimes des lois du marché. Le constat est certainement juste pour une partie d'entre eux - et il est très possible que leur apport ait été décisif pour aider Trump à l'emporter de justesse - mais il minimise l'importance des angry white men (and women) au sein de son électorat. Une vision de gauche qui prend un peu ses désirs pour des réalités les fait apparaître comme un prolétariat votant pour des motifs liés à sa classe sociale, quitte à ce que leur choix de candidat tienne alors de l'erreur totale de casting.
Il faut bien sûr être prudent, car à ce stade, on ne dispose pas de données suffisamment détaillées et fiables pour faire de grandes déclarations. C'est justement pourquoi il faut éviter les explications trop simplistes qui ne rendent pas justice à la complexité du comportement électoral.
L'intense patriotisme
Les dernières analyses semblent en tout cas suggérer que, même si une partie des classes les moins aisées est passée côté républicain depuis la dernière élection, ils sont toujours plus nombreux à avoir voté Hillary Clinton. Le niveau de revenus paraît avoir une moins grande influence sur le choix du candidat que le fait d'être ou de ne pas être blanc.
Ne nous voilons pas la face, on le sait d'études du passé : beaucoup d'électeurs ont très bien pu se retrouver dans les propos nationalistes et racistes de Donald Trump. Ou, au minimum, estimer que cela ne leur posait guère de problème. Ce tabou a existé également autour des électeurs du Vlaams Blok. On les disait antipolitiques alors que des enquêtes montraient qu'ils étaient souvent tout simplement d'accord avec les points de vue anti-immigration du parti. Ce qui nous amène à l'autre grande explication pour l'élection de Trump : la révolte contre les élites.
Il est clair que des sentiments d'anti-establishment ont joué un rôle important. Ou plutôt des sentiments antipolitiques qui font que l'on vote plus facilement pour un représentant d'une certaine élite économique que pour un politicien. Mais, comme il a été souligné sur Stuk Rood Vlees, passionnant blog tenu par des confrères néerlandais, l'identification à un parti explique aussi largement le comportement électoral : les Démocrates votent pour des Démocrates et les Républicains pour des Républicains. Ce fait est souvent sous-estimé par des Européens qui souffrent d'une autre myopie, géographique cette fois, et ne comprennent pas à quel point la société américaine est traversée par de profondes divisions culturelles.
C'est l'intense patriotisme des Américains qui les induit en erreur. Mais l'identité américaine s'incarne dans des valeurs totalement différentes selon que l'on est démocrate ou républicain. Comme se plaisait à le dire Howard Gutman, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Belgique, "Si vous voulez voir un pays divisé, n'allez pas en Belgique mais aux Etats-Unis". Cette division en deux mondes largement séparés et antagonistes rappelle un peu l'âge d'or des piliers dans notre pays. Ceux qui s'identifient fortement comme républicains ont même tendance à préférer un "coreligionnaire" à un Démocrate s'ils sont dans la position d'attribuer un emploi.
Séisme politique
L'élection de Donald Trump constitue donc peut-être moins une évolution fondamentale de ses électeurs que du parti lui-même au sein duquel une figure iconoclaste comme Trump a soudainement pu rafler l'investiture. Ceux qui ont cru il y a huit ans qu'en élisant un président noir, les Etats-Unis avaient définitivement emprunté la voie du progressisme se sont trompés aussi lourdement que ceux qui considèrent aujourd'hui l'Amérique comme un ramassis de racistes et de sexistes.
Il s'agit tout simplement d'un pays divisé. Bien sûr, il est vrai qu'avec un meilleur candidat qu'Hillary Clinton, les Démocrates auraient pu l'emporter. Mais c'est précisément parce que ce pays est traversé en son centre par une ligne de fracture que la balance est toujours susceptible de pencher d'un côté ou de l'autre. Et que la mobilisation est si cruciale pour chacun des deux camps. Il semble bien qu'une part de l'électorat "de couleur" qu'Obama avait réussi à mobiliser ne se soit pas déplacé cette fois-ci pour Hillary Clinton.
Tout ceci ne change rien au fait que l'élection de Donald Trump représente bel et bien un séisme politique, notamment du fait de l'imprévisibilité du personnage. Un tremblement de terre qui contribuera probablement à causer des secousses dans les campagnes électorales des prochains mois en Europe. Et après lesquelles on s'étonnera à nouveau de ce qu'on ne puisse décidément pas se fier aux sondages.
Dave Sinardet publie une opinion dans "La Libre" un samedi sur deux.
