Opinions Ce n’est pas par hasard que les croyants célèbrent Jésus, que la mort même ne put détruire, ce jour-là. La vie, en réalité, ne meurt jamais. Une chronique de Myriam Tonus.

Osons le politiquement incorrect : voici que commencent les vacances de Pâques, fête aux racines beaucoup plus anciennes que ce qu’elle signifie dans le monde chrétien, et ce n’est évidemment pas par hasard que les premiers croyants l’ont renouvelée en célébrant Jésus que la mort même ne put détruire, ce jour-là.

Les symboles sont importants. A Noël, au plein cœur de l’hiver, le sapin toujours vert assure que la vie, apparemment épuisée, résiste pourtant. A Pâques, l’œuf - matrice primale du vivant - rappelle notre origine, à nous humains, qui venons d’un ovule, petit œuf fécondé fécond. Chaque année, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous assistons au même miracle : la survenue du printemps. Miracle que seule l’habitude, issue de l’expérience, nous fait considérer comme évident, presque banal.

Nous devrions au contraire être éberlués, ne pas en croire nos sens, tant il était improbable, il y a quelques semaines à peine, que cet arbuste noirci par le gel puisse porter des bourgeons; que la terre durcie puisse autoriser la moindre petite plante à émerger. La sombre et longue nuit de l’hiver a couleur de la mort - et la mort, qu’est-ce, sinon le point final sans retour possible ? Vision binaire, si chère à notre société digitalisée : ceci ou cela, blanc ou noir, bien ou mal, vie ou mort.

Le resurgissement puissant de la vie au cœur de la nature pulvérise l’alternative : "Le bourgeon est dans la feuille morte et la feuille morte est dans le bourgeon", dit la sagesse chinoise. Pas d’opposition, pas de césure ni de retour au même, d’ailleurs. Plutôt le lent, constant et mystérieux processus qui, depuis la naissance de l’univers, par apparitions et retraits, expansions et retraits, produit ce que l’on appelle la vie.

Promesse d’avenir

La vie, en réalité, ne meurt jamais. Elle disparaît de notre vie, semble anéantie. Au vrai, elle se fraie des chemins nouveaux, elle se métamorphose et nul ne sait ni où, ni quand, ni sous quelle forme elle va reparaître. La fleur qui éclôt en ce printemps n’est pas identique à celle de l’an passé, et pourtant elle fleurit sur le même rameau. Juste à côté de la vieille branche desséchée, un nouveau surgeon déjà est promesse d’avenir.

Ce que nous appelons "mort" est peut-être comme l’œuvre au noir des alchimistes, cette dissolution de la matière inscrite dans le vivant dès sa naissance, indispensable à sa transformation.

Naissance et mort sont les deux points entre lesquels s’enroule notre existence - et ils nous échappent absolument. Qui se souvient de son passage hors du ventre maternel ? Qui peut prétendre savoir ce qu’il en est du passage par la mort ? Personne, sans doute, si l’on s’en tient à la seule dimension biologique - et c’est bien sous ce mode réduit, prétendument le seul compatible avec la raison, que fonctionne notre société.

Improbable, extraordinaire

Elle excelle à obturer désormais tout ce qui pourrait faire brèche vers les profondeurs : vers la tombe qui ensevelit, mais aussi vers le puits où murmure une source.

Tout autant, elle peine à lever le regard vers le haut, sinon pour mesurer l’espace colonisable disponible. Quant aux bras grands ouverts, prêts à accueillir tout et tout le monde, ils auraient tendance à se replier frileusement. Quoi d’étonnant, dès lors, que l’on raille la croix, symbole chrétien, mais aussi les poètes, les humains épris d’idéal (quel que soit leur horizon) et les rêveurs, rêveuses de tous bords… ?

Pourtant, qui n’a jamais rencontré de ces "morts-vivants", humains pétris de modernité, portant au plus obscur d’eux-mêmes, dans leur regard aussi, tristesse du dérisoire et désir de l’inaccessible étoile ?

Et qui n’a un jour croisé un de ces "plus-que-vivants", femmes et hommes laminés par la perte - celle d’une espérance, d’un amour ou du sens de leur vie - mais qui, amputés, endeuillés, blessés, n’ont pas permis à la mort de transformer leur existence en tombeau ?

Ceux-là, celles-là sont bien plus que résilients ! Ils et elles sont mus, au plus intime de leur chair, par la puissance même de la vie. Cette vie aussi improbable, aussi extraordinaire que le réveil printanier de la nature. Croyants ou non, ils savent le prix de la pâque, ce mot qui signifie en hébreu passage. Ils savent, parce qu’ils en ont fait l’expérience, que si la mort est dans la vie, l’on peut faire le choix de la seconde - et espérer mourir… vivants !