Opinions
Une chronique de Charles Delhez. 

La foi en un "au-delà" n’est pas une source d’informations, mais un style de vie, un souffle pour vivre l’ici-bas sur un horizon d’éternité.


Sait-on si Lazare, que Jésus a ressuscité après quatre jours, a parlé de l’au-delà à son retour ? Si oui, en quels termes ? Telle est la question que, récemment, j’ai reçue dans mon courrier électronique. J’ai répondu que non, bien sûr.

Tout d’abord parce que le but du récit n’est pas de nous renseigner sur l’au-delà, mais de nous présenter Jésus comme une source de vie dès aujourd’hui, comme un libérateur de ces "bandelettes" qui font de nous des vivants déjà morts. Ensuite, parce que l’au-delà n’est pas du registre de la connaissance. La description en est impossible, même si l’art chrétien s’y est essayé : les tympans des cathédrales ou l’Agneau mystique de Gand. Cette espérance est de l’ordre de l’élan : nous sommes invités à vivre l’ici-bas dans une perspective d’éternité…

Ces questions, pourtant, préoccupent depuis toujours l’humanité. Pline l’Ancien (23-79), dans son "Historie naturelle", pour montrer la vanité de cette croyance, les énumérait : "Mais quelle sera la substance de l’âme ainsi isolée ? Quelle en sera la matière ? Où sera la pensée ? Comment verra-t-elle, entendra-t-elle, touchera-t-elle ? A quoi servira-t-elle ? Ou quel bien y a-t-il sans ces fonctions ? Puis, quel séjour assigner à cette multitude d’âmes et d’ombres depuis tant de siècles ?"

Chaque fois qu’on m’interroge sur l’au-delà, et cela arrive bien souvent, je me souviens de ces quatre mots latins de saint Thomas d’Aquin : "Potius affirmandum quand imaginandum" (il vaut mieux affirmer qu’imaginer). Il n’est en effet pas plus facile, même pour le plus grand des théologiens, de répondre à ces interrogations que, pour l’embryon, de se faire une idée de ce qu’il découvrira lors de sa naissance. Et le but n’est de toute façon pas là, la question étant : cette foi me fait-elle mieux vivre l’aujourd’hui ?

L’histoire des trois petites larves dans le fond de leur étang (d’un certain Cavert) illustre cette impossibilité. Trois larves, amies de longue date, avaient remarqué que certaines de leurs congénères quittaient l’étang, s’élevant et disparaissant à tout jamais. Que se passait-il donc là-haut ? Elles se firent la promesse que si cela leur arrivait, elles feraient rapport aux autres. Ainsi, un jour, l’une des trois s’éleva et découvrit un monde merveilleux : soleil, arbres, fleurs… Et quelles transformations en elle ! Elle pouvait voler en plein ciel. Elle voulut faire signe à ses amies. Avec sa tête, elle fit des petits ronds sur l’eau. "Que se passe-t-il donc ? Il ne pleut pourtant pas", se dirent les deux restantes. Voyant qu’elle n’était pas comprise, elle essaya d’autres moyens sans plus de succès. Devait-elle plonger elle-même ? Mais ses copines n’avaient jamais vu une libellule. Pourraient-elles deviner que c’était l’ancienne larve qui leur rendait visite ?

La foi en un "au-delà" n’est pas une source d’informations, mais un style de vie, un souffle pour vivre l’ici-bas sur un horizon d’éternité. Elle ne devrait donc pas nous détourner de la temporalité. Au contraire. C’est parce que je sème déjà de l’éternel que je crois en la moisson. Dans ma vie quotidienne, n’y a-t-il pas des expériences qui me font entrevoir, par-delà l’espace et le temps, comme une troisième dimension ? Mais cela ne se révèle qu’à celui qui est attentif à la profondeur des choses et ne se laisse pas hypnotiser par la frénésie des jours.

La question est finalement de savoir si la vie que nous menons ici et maintenant est digne d’éternité et si nous butinons dès à présent ce qui, selon l’image de Rainer Maria Rilke, mérite d’être accumulé dans "la grande ruche d’or de l’invisible". J’espère en effet qu’il y a, après la mort, "quelque chose dont je ne sais rien" (Jean d’Ormesson), mais qui donne une ampleur à ma vie et établit mon présent dans l’espérance que dans chaque geste, dans chaque rencontre vraie, quelque chose d’absolu s’enracine. L’éternité n’est donc pas à inscrire dans nos agendas : elle est la profondeur ultime du temps.