Opinions
Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe & directeur général honoraire à la Commission européenne.

Aux yeux de Donald Trump, la perte d’influence de l’Occident mène à un clash des civilisations. Mais n’est-ce pas plutôt l’occasion de miser sur l’approfondissement du projet européen ?

Le G20 constitue aujourd’hui l’approximation la plus plausible de cette réalité floue qu’on nomme communauté internationale. On peut le créditer d’avoir, en parallèle avec l’intervention coordonnée des banques centrales, évité au monde un remake de la crise de 1929. Mais depuis 2008, le G20, hétérogène et mal structuré (1) s’est fait forum de discussions et non d’actions. Ses conclusions portent sur des orientations, étendues aujourd’hui à des thèmes hautement politiques tels que le terrorisme, la Corée du Nord, les migrations et le climat, mais de moins en moins sur des décisions.

Ainsi le G2O de Hambourg n’a marqué d’avancée véritable sur aucun plan : sur le climat, il a pris acte de la défection américaine; sur le commerce, il a renouvelé son soutien au multilatéralisme alors même que l’Allemagne accumule des surplus déstabilisateurs et que l’Europe vient de conclure - du moins "en principe" - un accord commercial bilatéral de plus, cette fois avec le Japon dans lequel les pays tiers sont fondés à voir une forme de protectionnisme "offensif"; sur la fiscalité, en identifiant les îles Vanuatu comme seul paradis fiscal non coopératif, il a démontré son impuissance, sinon sa mauvaise foi. La raison de cet échec tient à l’absence de leadership - Merkel n’a pas été en mesure de pallier la carence de Trump et on ne peut pas lui en faire reproche. Elle n’est pas la chancelière de l’Europe. Seulement celle de l’Allemagne !

Le G20 de Hambourg a consacré la désoccidentalisation du monde sous une double dimension : la régression du poids du monde occidental et sa division. L’Occident doit se faire à l’idée non seulement qu’il ne gouvernera plus seul - le G7 a perdu sa pertinence - mais qu’il lui faut néanmoins contribuer à construire un ordre mondial efficace et juste. Dur apprentissage !

Les Etats-Unis décrédibilisés

Le déclin économique relatif du bloc occidental par rapport au reste du monde est la conséquence logique de la globalisation rendue possible par la révolution numérique et poussée par les politiques néolibérales de Thatcher et Reagan des années 80 : la Chine et les autres Brics en ont été les principaux gagnants (NdlR : Brics est un acronyme anglais qui désigne un groupe de cinq pays : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

S’ est ajoutée la crise de 2008 qui a porté un coup dur à la crédibilité de l’Amérique : lorsqu’on est la première puissance financière du monde, on a le devoir de réguler sa finance de sorte que les excès de la spéculation alimentée par le surendettement ne viennent pas causer de l’instabilité sur les marchés mondiaux et provoquer ainsi une crise dans l’économie réelle (crise des dettes souveraines en Europe et freinage brusque des exportations chez les Brics et chez les autres pays exportateurs de matières premières, notamment les producteurs de pétrole et les pays d’Afrique). Le laxisme de la politique monétaire de la Fed et la déréglementation imposée par les lobbys de la finance à un appareil politique sous influence comme l’est hélas Washington, ont altéré l’image des Etats-Unis comme hégémon responsable. L’élection de Donald Trump surfant sur les inégalités, l’exclusion et le populisme qu’elles génèrent, a parfait le discrédit et la méfiance. Le "hard power" de l’Amérique persiste, mais le "soft power" en a pris un coup.

Clash des civilisations

A Hambourg, c’est la division de l’Occident entre l’Amérique et l’Europe, déjà bien amorcée au Sommet de l’Otan en mai dernier autour de la fiabilité de l’appui américain en cas d’agression contre le continent, qui est à nouveau apparue au grand jour.

Donald Trump tire en effet de la perte d’influence de l’Occident la conclusion qu’elle nous place devant un clash des civilisations, thème récurrent dans les cercles néoconservateurs américains depuis la publication de l’ouvrage de Samuel Huttington sur le sujet. Il est d’ailleurs allé le dire à Varsovie - quel hasard vraiment - à la veille du Sommet de Hambourg, ce qui a constitué une curieuse entrée en matière à une réunion des leaders d’un monde désormais multipolaire. Ce faisant, Donald Trump confond désoccidentalisation et désaméricanisation, perte de poids démographique et économique et perte d’influence. Ce qu’il déplore, c’est la relocalisation des "commanding heights" de l’économie mondiale, ou plutôt leur partage entre l’Amérique, l’Europe et l’Asie.

Le projet européen

Mais la parade n’est pas la guerre de l’Ouest contre le reste. Elle se situe pour l’Europe dans l’approfondissement de sa propre singularité par rapport à l’Amérique, ce qui implique un renforcement de son unité. Ce qui différencie peut-être le plus l’Europe de l’Amérique, ce n’est évidemment ni l’économie de marché et son pendant dynamique, le capitalisme, ni la démocratie que les deux alliés ont en partage. C’est que la première a réussi au lendemain de la guerre à conclure entre capitalisme et démocratie, un contrat social, l’Etat-Providence tandis que les Etats-Unis ne l’ont pas cherché. Le rêve américain s’est fondé sur la mobilité sociale et pas sur la solidarité. Aujourd’hui les inégalités explosent et l’ascenseur social ne fonctionne plus, d’où les divisions de la société américaine et la paralysie du politique.

L’Europe doit pour sa part se servir de son unité politique pour approfondir son modèle de société. Il s’inscrit naturellement dans les objectifs stratégiques 2030 de développement durable des Nations unies : efficacité économique, justice sociale et protection de l’environnement. Voilà le ciment par lequel le G20 peut, malgré sa diversité et ses divisions, converger vers une gouvernance globale cohérente. L’approfondissement du projet européen constitue la vraie réponse à la désoccidentalisation du monde.

(1) Dieu sait pourquoi l’Espagne et les Pays-Bas s’y retrouvent aux côtés des grands pays européens et de l’UE elle-même représentée par Tusk et Juncker.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "La désoccidentalisation n’appelle pas une guerre des civilisations".