Opinions Cette influenceuse-youtubeuse de confession musulmane a élargi les manières de porter ce bout de tissu islamique. Elle a contribué à changer le regard des Occidentaux sur ce foulard. Elle innove : dorénavant, elle le portera, parfois oui, parfois pas. 

Une opinion de Ikram Ben-Aissa Enseignante, médiatrice, écrivaine, doctorante en sociologie, spécialisée sur les questions en lien avec l’islam et le monde musulman.

Voici quelques semaines, l’influenceuse anglaise Dina Tokio a fait parler d’elle sur les réseaux sociaux, et pour cause : elle a décidé de retirer son foulard "islamique". En effet, il y a quelques années de cela, Dina Tokio s’est fait connaître sur YouTube et sur Instagram par différentes vidéos où elle s’adressait notamment aux femmes et jeunes filles qui portent le foulard en leur montrant différentes manières de le mettre. Elle exprimait aussi l’idée que porter un foulard et aimer la mode pouvaient complètement être compatibles. À cette époque, c’était une grande première en Europe, puisqu’elle faisait passer un nouveau message : il est possible de porter un bout de tissu sur la tête et être une femme occidentale comme les autres.

Cette nouvelle image de la femme de confession musulmane va ouvrir des portes au sein des communautés musulmanes mais cela va aussi avoir un impact sur le regard que portent - toujours - les sociétés occidentales envers la femme de confession musulmane qui porte le foulard islamique/traditionnel. C’est d’ailleurs une autre visibilité médiatique qui se passera, il ne sera plus question de parler du foulard comme objet de soumission des femmes musulmanes, mais comme objet esthétique que ces dernières décident de porter. L’objet devenait le foulard, les actrices, les femmes musulmanes.

Une porte s’est ouverte

Turban, maquillage, mèches de cheveux qui se voient malgré le foulard sur la tête, Dina Tokio est l’une des youtubeuses de confession musulmane qui va élargir les manières de porter ce bout de tissu islamique/traditionnel. Même si les manières de porter le foulard ont toujours varié en fonction du pays et de la culture, le fait de le mettre en lumière et d’une manière décomplexée a clairement eu un impact sur les sociétés à l’ère des réseaux sociaux. Cependant, très critiquée par certain(e)s au sein des communautés musulmanes, parce que cette représentation du foulard ne serait pas assez islamique, elle a tout de même suscité de l’enthousiasme de la part d’autres qui attendaient cette flexibilité et cette "cohérence" entre islam et modernité. Le bout de tissu islamique va se transformer en vêtement qui habille "plutôt bien" et pas uniquement les femmes de confession musulmane, car d’autres youtubeuses, d’autres femmes non musulmanes se sont mises à porter le turban.

Dina Tokio est devenue, avec les années, une figure emblématique de la mode "modeste" en Grande-Bretagne, elle a publié récemment un ouvrage à ce sujet, Modestly. Suivie par presque deux millions de personnes sur Instagram, elle a également un site personnel où elle écrit quelques réflexions, la plus récente pose la question suivante : "Pourquoi une femme musulmane ne peut pas se marier avec un homme qui n’est pas musulman ?" Visiblement, l’influenceuse qui se passionne pour les vêtements n’hésite pas à donner son opinion sur certaines thématiques encore taboues.

Mauvaise musulmane ?

Dina Tokio n’est pas la seule à avoir retiré son foulard, d’autres influenceuses se sont retrouvées à ne plus le porter pour des raisons qu’elles gardent souvent personnelles. Cependant, elle reste reliée au monde de la mode, plus précisément à la mode "modeste" et son turban reste encore présent dans son quotidien.

La question - provocatrice - que l’on se pose est donc la suivante : Dina Tokio serait devenue une mauvaise musulmane en retirant son foulard ? Si l’on s’intéresse aux concepts de la religion musulmane, nous pouvons convenir que le choix de devenir musulman ou pas est donné dans le corpus coranique et que le libre arbitre est une base importante pour chaque être humain. C’est grâce à sa conscience personnelle qu’un individu décide de croire ou non, d’agir de la sorte ou pas, etc. Dina Tokio a porté librement un foulard à un moment donné, cela faisait sens pour elle. Aujourd’hui, il semblerait que cela ne soit plus le cas. N’est-ce pas l’essence même du libre arbitre proposé dans le Coran, qui permet à chacun d’entre nous, d’évoluer, de changer et parfois aussi, de laisser tomber certains aspects de qui nous étions ? Dina Tokio semble avancer dans une voie plus large que le foulard islamique, une voie qui reste attachée au concept de la modestie et de la pudeur.

Le porter, ou pas

En effet, cette dernière reste impliquée dans le monde de la mode "modeste" qui est devenu une source de revenus et un business. Elle se dit toujours une femme de confession musulmane qui porte "parfois" le turban et d’autres fois pas (1). Il y a tout de même ce rapport à ce bout de tissu qu’elle garde malgré le choix de ne plus le porter définitivement, comme ce fut le cas pendant de nombreuses années. Si la déception fut le lot de plusieurs de ses admiratrices, il faut reconnaître le travail considérable au niveau de la représentation du foulard "musulman" qui a été fait par des influenceuses comme Dina Tokio. Un travail que certains n’ont jamais apprécié et qui confirme l’idée qu’ils avaient de ce phénomène : ces femmes deviennent des influenceuses sur les réseaux sociaux en utilisant le foulard islamique afin de se faire une notoriété et de l’argent. Ces derniers ajoutent parfois que ce ne sont pas des femmes qui portent réellement le foulard islamique et, pour preuve, elles finissent toutes par le retirer.

Une autre voie

Qu’elles le retirent ou pas, ces femmes ont un impact en tant qu’actrices issues des communautés musulmanes avec ce désir de vivre leurs identités plurielles provenant de l’Orient et de l’Occident, et ce, sereinement. Ce mariage entre les deux mondes existe depuis bien longtemps, qu’il s’agisse de l’histoire commune qu’il y a eu par le passé, des mots arabes dans la langue française en passant par ces femmes musulmanes qui sont finalement aussi ce lien entre les deux et qui l’expriment de différentes manières : long foulard islamique ou pas, turban traditionnel sur la tête ou pas, et maintenant une autre voie : parfois oui, parfois pas.

(1) Rappelons qu’une femme qui ne porte pas le foulard peut également être de confession musulmane et vivre sa relation spirituelle et être pratiquante.