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Que l'on compare deux pommes (premier texte du 4 septembre) ou que l'on regarde une de ces pommes mûrir (deuxième texte du 11 septembre), le contexte de l'expérience est bien le même. D'un côté, les sujets (vous, moi,...), de l'autre, les objets (les pommes). Ce binôme - l'homme face au monde - est le socle sur lequel la pensée s'est construite et qui nous permet d'en écrire une «brève histoire».

Il n'y a évidemment pas de symétrie:

- le monde est possible sans nous mais nous ne sommes pas possible sans le monde;

- il y a un seul monde mais six milliards (au moins) de façons dont il est vu;

- le cerveau de nos ancêtres ressemble au nôtre. Le monde qu'ils ont connu ne ressemble pas au nôtre.

De plus, quand le langage s'en mêle, l'ambiguïté est aux aguets. Un jugement, par exemple, peut être la démarche d'un sujet qui énonce une conviction, mais un jugement peut aussi être un objet de controverse. Il est alors pris comme le résultat de l'activité de juger. Le même constat vaut pour une invention, une peinture ou une course. Partout, on observe une possibilité de double statut sujet - objet. (1)

L'objet sera pris ici dans son sens le plus large, celui de la chose perçue. Il pourra être historique (le Tour de France de 1969), imaginaire (la racine carrée d'un nombre négatif) ou même personnalisé (Emile Zola). Le troisième exemple est le cas limite, car l'objet est... un sujet!(2)

Quoi qu'il en soit, le binôme fondateur a une longue histoire.

Pendant des milliers d'années, l'objet a été considéré comme le point fixe, comme le centre de toutes les préoccupations. Le pauvre sujet que nous sommes n'avait d'autre choix que de tourner autour des choses qu'il voulait comprendre. L'étymologie du mot théorie en dit d'ailleurs bien long sur le peu d'ambition scientifique de l'époque: voir (orao) le divin (teos) !

La situation demeura inchangée pendant longtemps. Puis, vinrent les deux grandes secousses de la philosophie moderne.

Descartes d'abord qui affirme que la première expérience décisive de l'homme n'est pas le contact avec les objets mais bien celle de la pensée elle-même. Avec Descartes, l'homme est désormais - et avant tout - un sujet pensant.

Kant, ensuite, et sa «révolution copernicienne.» Pour le philosophe allemand, il y a erreur de polarité. C'est bien le sujet qui est au centre du monde et il construit sa vision du monde grâce aux concepts qu'il a en lui a priori: l'espace, le temps, la causalité,... Pour Kant, grand admirateur de Newton, s'il nous est possible de voir une pomme tomber, c'est parce qu'avant qu'elle ne se détache de l'arbre, nous avons déjà en nous une idée de ce qu'est le «parce que» qui lie la chute du fruit et la loi de la gravité. S'il était possible de résumer la pensée de Kant en une phrase, cela donnerait environ ceci: «Tu ne vois pas le monde tel qu'il est, tu le vois tel que tu es.» (3)

On peut comprendre que Kant se disait être le Copernic de la pensée, mais il est amusant néanmoins de rappeler que Copernic fit exactement... le contraire de Kant. Il fit perdre à l'homme son statut de centre du monde.

Kant a eu certes quelques précurseurs. Spinoza disait déjà: «Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes, nous les déclarons bonnes parce que nous les aimons.»

Kant reconnut aussi l'influence qu'il subit de Hume qui le réveilla de son «sommeil dogmatique» ou de Berkeley qui alla jusqu'à contester l'existence même des objets. Pour lui, en effet, n'existe que ce qui est perçu, la réalité d'un produit est la manière dont le client le perçoit.

Ceci étant dit, Kant reste la plaque tournante de la philosophie. Plutôt que de s'épuiser à explorer les objets, il recommande à l'homme-sujet de remonter aux conditions qui lui permettront de connaître. C'est lui qui a inversé notre binôme fondateur. Il y a un avant Kant et un après Kant. Il est maintenant communément admis que le sujet se construit les objets qui l'entourent (même si de nombreuses variations sont aujourd'hui en concurrence sur le même thème, mais comme je l'ai déjà dit, c'est aussi cela la philosophie).

Kant avait donné un nom précis à ces concepts que nous avons en nous a priori, à ces boîtes tout à la fois vides mais néanmoins indispensables à la perception de ce qui nous entoure. Il les a appelés «catégories». Ce n'est pas un hasard et cela nous renvoie deux mille ans plus tôt, à Aristote qui a aussi inspiré le philosophe allemand (4).

Les catégories, c'est en effet, à l'origine, une idée d'Aristote (5). Il en dénombrait dix (la quantité, la qualité, la relation,...) qui étaient autant de caractéristiques qu'il attribuait aux choses. Cette idée de catégorie lui est sans doute venue quand il a compris que le binôme fondateur posait immédiatement un problème tout aussi fondateur: il nous est tout simplement impossible de percevoir le monde dans la nuance de son évolution continue. La pensée est, en effet, discontinue par essence, les idées que nous faisons à propos de ce que nous voyons ont tendance à rester les mêmes, et si elles changent, c'est par à-coup.

Prenons un exemple. Quelqu'un qui n'a pas de cheveux est un chauve. D'accord. Admettons qu'il ait un cheveu, cela reste un chauve, toujours d'accord. Et s'il en a 3, 10, 100, 1000,...? Un moment, on le pressent, on ne dira plus de lui qu'il est chauve, il va basculer dans une autre catégorie, peut-être celle des dégarnis. Le classement répond au besoin premier de la pensée. Si, dans la réalité, le nombre de cheveux désigne autant de catégories possibles, la perception a tendance à les regrouper en quelques sous-ensembles qui s'échelonneront de la calvitie à la chevelure abondante. Echelonner est le mot qui convient, car il sous-entend immédiatement la discontinuité que nous expérimentons régulièrement.

Il vous est arrivé à tous de vous exclamer un jour «Mon Dieu qu'il a grandi!» face à un enfant que vous aviez pourtant vu un ou deux mois plus tôt. Le choc ressenti est sans commune mesure avec les deux ou trois millimètres réellement pris par l'enfant. Il est dû au fait que, pour vous, il a changé de catégorie.

Aristote avait bien compris qu'il avait à faire à un fameux problème. Comment pouvons-nous, en effet, penser un monde tout en nuance alors que nous sommes obligés pour penser de réduire en permanence, de classer de manière sommaire, les caricatures? Comment pouvons-nous réfléchir, raisonner sur qui nous entoure alors que tant de choses nous échappent?

C'est alors qu'il proposa quelque chose de révolutionnaire: la logique. Invention foudroyante qui subsistera telle quelle plus de vingt siècles. Puisque Kant déclara vers 1800: «La logique est une science achevée.» Il ne savait évidemment pas à quel point, en disant cela, il disait une grande, grande bêtise.

Ce binôme - l'homme face au monde - est le socle sur lequel la pensée s'est construite.

Une dernière remarque avant de poursuivre. Le binôme - sujet épistémique et objet de connaissance - est tellement réducteur qu'il a fait sursauter Jean-Michel Besnier (6), un des grands de la philosophie en France que j'ai eu la chance d'avoir comme ami et guide.

C'est vrai que les phénoménologues considèrent que sujet et objet coémergent, que la conscience est toujours la conscience de quelque chose. Husserl, par exemple, montrait un cube à ses élèves en leur faisant remarquer qu'ils ne pouvaient jamais voir plus de trois faces, autrement dit que tout visible se donne toujours sur un fond d'invisible, que la conscience ne peut jamais atteindre l'omniscience. Bon, disons que Jean-Michel Besnier a raison et que j'en suis bien conscient.

(1) Le statut double est parfois très flou. On parle, par exemple, aussi bien du sujet d'une réunion que de l'objet de la réunion.

(2) Mais on n'est pas au bout de nos peines comme le montre la petite histoire suivante: Fier de la tolérance de ses compatriotes, un lord vante auprès d'un visiteur les mérites de l'humour anglais qui permet de rire de n'importe quel sujet. - Vous pouvez vous moquez de tout, demanda l'étranger admiratif, même de votre Reine? - Oh non, répond le Lord, la Reine n'est pas un sujet!

(3) Rappelons que l'oeuvre de Kant dépasse les mille pages!

(4) Dans l'expression familière «thinking out of the box», utilisée pour qualifier la pensée créative, le mot «box» désigne en fait une catégorie.

(5) Une différence majeure sépare cependant Aristote de Kant. Pour le premier, la catégorie est dans l'objet; pour le second, elle est le sujet. Plus précisément dans son entendement.

(6) Voir, par exemple, les «Théories de la Connaissance» aux PUF.

Mardi prochain: «Au commencement était le Concept»

E-mail Luc. deBrabandere@bcg.com

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