Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


Où va le pèlerin ? Ses pieds l’ignorent, mais ils savent que le bonheur, c’est maintenant et c’est de marcher.


Quand le pèlerin s’éveille, il se sent courbaturé, fragile et démuni. Ce n’est pas désagréable et cette rosée d’humilité est un bon antidote à sa suffisance. Ce qui est pénible à vivre certains matins, ce sont les acouphènes. Quand les regrets de la veille entrent en résonance avec l’anxieuse anticipation du lendemain, sa tête lui bourdonne comme un nid de guêpes. Une peur, venue du fond des âges, fait vibrer la première corde sensible qu’elle rencontre. Alors, le pèlerin écoute sa musique. Qu’elle murmure ou qu’elle chambarde, il lui fait place dans son silence. L’accueillir ! Il n’a pas découvert de meilleure stratégie pour qu’elle reste sage à ses côtés tout au long du jour. Parfois bien sûr il refuse, il se bouche les oreilles, il opercule ses tympans. Alors, elle lui vrille le cerveau et une mauvaise journée l’attend.

Ensuite, le pèlerin cherche de l’eau. Chaque jour est le premier du reste de sa vie et il aime l’inaugurer en se lavant des poussières de nostalgie et des relents d’amertume qui lui collent à la peau avec les manquements et les lâchetés de la veille. Hier est défunt. Il ne faut guère tarder à l’enterrer. C’est une mesure d’hygiène, comme celle des pays chauds où l’on n’attend pas avant d’ensevelir les morts.

Le pèlerin s’habille. Dans la poche droite, il a un talisman pour les jours de pluie. Une feuille de papier où il est écrit : "Le monde est fait pour toi." Les jours de soleil, il ouvre le message de la poche gauche : "Tu es poussière et tu retourneras en poussière." Au gré des saisons, il chemine entre les abîmes de la dépression et les cimes de son exaltation.

Il chausse ses godasses. Important les godillots ! C’est par les pieds que pense le pèlerin, alors il convient qu’ils soient au sec et bien à l’aise, pas trop serrés mais soutenus pour laisser leur méditation gagner l’azur sans perdre le contact avec la terre. Les pieds sont bien placés pour être réalistes. Ils savent qu’un petit caillou est plus puissant qu’une démonstration philosophique, mais ils peuvent aussi faire flotter le pèlerin une coudée au-dessus du sol tout au long d’un jour de gloire. La poussière des chemins qu’ils soulèvent dans le soleil leur fait alors une procession d’étoiles. D’autres jours, c’est dans la boue qu’ils se traînent et s’alourdissent à chaque pas, mais ils ne s’arrêtent jamais. Toujours penser en avançant, toujours avancer en pensant.

Quand il fait tourner sa grande cape pour se la déposer sur les épaules, le pèlerin est pris dans un grand appel d’air. Il va partir, son chemin se trace et l’attend. Sa cape est un patchwork, des petits bouts de vie. Une pièce de velours pour le sourire de sa mère, une frange de cuir pour les bras de son père. Plein de petits bouts d’étoffes multicolores pour les rires et les pleurs de son enfance. Un peu de voile sombre pour l’adolescence et un grand morceau de drap blanc pour la femme qui l’aime et qu’il aime. Ses enfants sont de la soie sauvage et ne lui appartiennent pas. Ses amies et ses amis sont des fils d’or qui courent dans la trame de sa vie.

Sa cape le protège mais il protège sa cape. Cent fois, les ronces l’ont déchirée. Cent une fois, il l’a recousue. Quand il la garde trop longtemps pour lui seul, elle perd ses couleurs. Quand il la partage, elle brille à nouveau. L’hiver elle lui fait chaud manteau, l’été elle s’étend sur les prés et l’invite au soleil. Elle l’aide à rire, elle l’aide à pleurer. C’est son doudou, c’est son linceul.

Où va le pèlerin ? Ses pieds l’ignorent mais ils savent que le bonheur, c’est maintenant et c’est de marcher. Demain ne lui appartient pas et hier est enterré. Le bonheur, c’est maintenant et c’est marcher.