Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers


Pour Einstein, le bonheur se trouve davantage dans une vie tranquille et modeste. Et pour les autres ?

Chemins de traverse

Einstein suggérant qu’une vie tranquille et modeste est préférable à l’agitation permanente, c’est un rockeur qui préfère les berceuses ! Françoise Giroud disait "qu’avec Jésus, Marx, Freud et Einstein, les Juifs sont bien les plus grands secoueurs du monde". J’ajouterais aussi Spinoza. Pour sûr, ils ne cherchaient pas la tranquillité…

Peut-on échapper à son destin ? Le subit-on ou le construit-on ? Il est souvent dit qu’Einstein était un piètre écolier, voire un cancre. C’est une semi-légende. Il était dyslexique, distrait, et ne parla correctement qu’à neuf ans, mais il donna plus tard les raisons probables de son apparente marginalité intellectuelle via un de ses aphorismes : "l’intelligence, c’est d’abord de penser à côté". En porte-à-faux des exigences d’un cursus scolaire trop traditionnel rétif à une expressivité jugée insolente, éloignée de la seule matière forcément première alors : la discipline. Cet authentique "haut potentiel" (aujourd’hui on en voit partout…) refusait les réponses formatées, chacune étant trop étriquée pour lui mais porteuse de questions plus subtiles et embarrassantes; chose qui le stimulait et l’excita toute sa vie. C’est le grand mérite d’Howard Gardner, théoricien des intelligences multiples, et qui dénombre huit à la fois différentes et complémentaires; d’avoir pressenti cela. Une école formatée, univoque, axée sur le gavage et la rigidité mentale entraîne forcément des souillures pédagogiques, et nul doute qu’Einstein en souffrît. On est donc assez surpris par son plaidoyer pour une tranquillité bonhomme, sans aspérités, alors que l’énergie spitante de la jeunesse - et la sienne donc, avec un tel logiciel mental ! - ne pouvait pas être un lac lamartinien recouvert de brumes mélancoliques pour contemplatifs. Même si le bouillonnement du prodige était surtout intérieur - ce n’était pas un agitateur classique - il ne fut jamais timide, se lançant dans de lointaines expéditions pour prouver ses thèses, se plaisant en compagnie des savants (Hubble, Lemaître) et même de souverains (grand ami de la reine Elisabeth) débattant avec Planck et Bohr, dont il contestait les théories quantiques ("Dieu ne joue pas aux dés !"); et tout cela prouve qu’il ne se contentait pas d’un bonheur en pantoufles…

Naguère un chroniqueur parisien à l’ego tempétueux sévissant au "Figaro" pourfendait la prétendue Eglise du pessimisme occidental. Pour lui une jeunesse alors symbolisée par "la canaillerie du dégoût" intimidait ceux qui, se sentant heureux dans une société bourgeoise et prospère, n’osaient profiter de leur bonheur par crainte de contredire la mode du mécontentement obligé. C’était Louis Pauwels (1), vouant aux gémonies "les nabots criards du négativisme qui commettent une action infâme : nous détourner de ce bonheur-là". Et de fait assez proche du plaidoyer d’Albert pour une vie pépère ! Mais peut-être rêvait-il d’être justement un simple père de famille exemplaire, doublé d’un mari modèle, et l’on sait qu’il ne fut ni l’un ni l’autre…

Il se peut bien finalement que nous soyons ambivalents, écartelés par des élans contraires, à la foi désireux d’ordre et d’agitation, de calme et d’aventures, d’apaisements et de perpétuels questionnements. Pour ma part, je n’ai nul besoin d’agitations frénétiques (quête de fortune, pouvoir ou popularité) qui modifieraient mon existence, en préférant me focaliser sur ce qui éblouit un quotidien stimulé par essence, car enrichi par une volonté de sensibilité issue de l’intériorité. Aussi je me méfie même du mot bonheur auquel je préfère l’harmonie : celle qui surgit inopinément quand les circonstances extérieures de notre vie se mettent soudainement au diapason de nos dispositions intimes en une sorte d’alchimie subtile mais discrètement tonique.

Le bonheur est un devoir, disait le philosophe Alain. Non, une disposition. Levons-nous émerveillés, et n’oublions jamais d’oser. Le reste suivra bien.

(1) "Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l’être", Albin Michel 1971.

(*)xavier.zeegers@skynet.be