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La sagesse du Bouddha exerce une force d'attraction de plus en plus grande sur nos contemporains. Pour la première fois dans notre pays, une étude est consacrée à ce phénomène. Rencontre.

Sociologue, auteur de `Bouddhismes en Belgique´(Courrier hebdomadaire du CRISP n°1768-1769). (*)

Dans votre étude, vous parlez d'une présence non négligeable du bouddhisme en Belgique. A combien peut-on estimer le nombre d'adhérents?

Il n'existe pas de chiffres officiels et, à vrai dire, il est pratiquement impossible de connaître le nombre exact de bouddhistes en Belgique - sans parler de ceux qui sont touchés d'une manière ou d'une autre par la postérité de Gautama. Les formes et les degrés d'adhésion sont tellement variés, fluides et, si j'ose dire, impermanents, que personne n'a, à ma connaissance, avancé de chiffre. Faut-il, en effet, considérer comme bouddhistes les personnes qui éprouvent une simple attirance intellectuelle ou émotionnelle pour cette religion, qui croient en la réincarnation ou qui lisent, par exemple, les ouvrages du Dalaï Lama?

Mais quels sont, dès lors, les indicateurs qui vous permettent de parler d'une présence non négligeable du bouddhisme?

Si ce phénomène était négligeable, il ne jouirait pas d'une aussi grande visibilité médiatique et vous ne seriez probablement pas là pour m'interroger. Il suffit d'ailleurs pour s'en persuader de voir le nombre de livres, de revues, d'études et d'enquêtes qui lui sont consacrés. Et je ne parle pas des multiples films qui l'ont popularisé, tels que `Sept ans au Tibet´, `Kundun´, `Little Bouddha´ ou encore `Samsara´. Il est donc indéniable que le bouddhisme exerce une importante force d'attraction sur nos contemporains, surtout sous sa modalité tibétaine.

Et pourquoi plus particulièrement le bouddhisme tibétain?

En fait, la diffusion de la pratique du bouddhisme en Occident a d'abord commencé à la fin du XIXe iècle par le Theravâda (improprement appelé Petit Véhicule). Deux organisations, surtout, contribuèrent à cette diffusion: la Société Théosophique, fondée en 1875 par la médium russe Blavatsky et le colonel américain Olcott, et la Maha Bodhi Society, créée en 1891 par Dharmapala afin de diffuser le dharma dans le monde et de moderniser son message. La deuxième vague eut lieu dans le courant des années 1950 et fut marquée par le développement du bouddhisme zen, qui appartient à la branche du Mahayana, c'est-à-dire au Grand Véhicule. Le bouddhisme tibétain, quant à lui, ne s'est véritablement propagé en Occident qu'au début des années 1970, ce qui est assez récent. Son expansion est, en fait, liée à trois facteurs: la diaspora tibétaine de 1959 après l'invasion chinoise, l'attribution du prix Nobel de la paix au Dalaï Lama en 1989 et, en toile de fond, la vieille fascination pour le `Tibet magique´, auquel participa notamment Hergé avec son célèbre `Tintin au Tibet´.

Et d'où vient cette fascination pour le Tibet?

C'est assez aisé à comprendre: le Tibet est une terre difficilement accessible, extrêmement élevée (`proche du ciel´) et longtemps interdite. Elle est par ailleurs l'une des dernières à avoir été touchée par la modernité occidentale. Certains ont donc cru que le Tibet avait conservé une sorte de `tradition primordiale de l'humanité´, un savoir immémorial.

Le sexe et l’appartenance socio-professionnelle ont-ils une affluence sur l’adhésion au bouddhisme?

Oui, on constate que le bouddhisme zen attire plutôt les hommes et le bouddhisme tibétain les femmes. Sans doute, parce que ce dernier laisse davantage de place à l’émotion. Le zen, par contre, est plus froid et dépouillé. En ce qui concerne l’appartenance socio-professionnelle, il est clair que le bouddhisme se diffuse avec plus de facilité dans certaines couches de la population, chez les artistes, les intellectuels, les thérapeutes ou encore les enseignants. C’est en tout cas ce qu’a montré l’enquête réalisée en France par Frédéric Lenoir et que j’ai pu moi-même vérifier lors de mes interviews. Lorsque je me suis intéressé au bouddhisme zen, j’ai, par exemple, rencontré trois architectes. C’est peut-être une coïncidence, mais qu’est-ce que l’architecture, sinon l’art du vide

Comment expliquez-vous le succès du bouddhisme en Occident?

Il y a d’abord le fait que le bouddhisme est une religion athée sans transcendance verticale. Il est une religion car il promet et promeut une voie du salut permettant l’accès à un état utopique de l’être “pleinement réalisé” : le nirvâna. Et il est également un athéisme, dans la mesure où il ne vénère aucun Dieu et considère la recherche des origines de la création comme sans intérêt. Cette combinaison d’un athéisme de principe et d’une promesse de transfiguration de l’être a tout pour séduire les Occidentaux, car elle correspond à la fois à “la mort de Dieu” et à une demande de guérison et de salut intramondain. De même, l’importance accordée à l’expérience individuelle et l’absence de références dogmatiques s’accorde lui aussi à l’individualisme expérimental qui prévaut dans notre société. Enfin, la notion d’impermanence et d’interdépendance de tous les êtres, dans la doctrine bouddhique, trouve également une forte résonance dans les sociétés occidentales.

L’accent mis sur la méditation ne joue-t-il pas aussi un rôle important dans cet attrait pour le bouddhisme?

Vous avez raison de souligner cela, car la pratique principale des bouddhistes occidentaux, c’est la méditation. Or, dans les pays d’origine, la pratique intensive de celle-ci n’est généralement réservée qu’aux moines. C’est donc loin d’être aussi répandue qu’ici.

Le discours du bouddhisme sur la souffrance semble également plaire à bon nombre d’Occidentaux…

Ce qui est assez étonnant, car le bouddhisme est d’un pessimisme radical: son diagnostic sur la condition humaine est extrêmement sévère. Mais en même temps, il propose une voie de salut, un chemin pour sortir de cette souffrance. Les Occidentaux sont d’autant plus intéressés par la doctrine bouddhiste que notre société se caractérise par son impermanence et sa réflexivité, c’est-à-dire sa forte capacité de transformation d’elle-même. Face à un monde en mutation, il n’est pas étonnant que nos contemporains soient séduits par le “refuge” qu’offre le bouddhisme, constituant à la fois une reconnaissance de l’impermanence et une voie de sortie de celle-ci…

Propos recueillis par Pascal André

© La Libre Belgique 2002