Le bruit des hauts talons

JACQUES MERCIER CHRONIQUEUR Publié le - Mis à jour le

Opinions

Deux événements de ma vie quotidienne m'amènent au sujet de cette chronique. J'étais récemment dans un hôpital et je lisais dans une des salles d'attente du service où j'avais pris un rendez-vous. Je fus distrait par un bruit, le claquement d'une paire de chaussures à hauts talons, à talons aiguilles. Ce clic-clac était amplifié par la réverbération des couloirs et devenait de plus en plus présent. Je le trouvais impoli et sûrement dérangeant pour les malades qui se reposaient dans les chambres. Et puis la personne responsable de ce vacarme passa devant moi : c'était une infirmière !

Quelques jours plus tard, essayant de penser aux bruits, à leur place dans notre vie, à leur nuisance et à leur utilité, j'entamai la lecture d'un livre consacré à l'histoire des plantes (Points), avec en particulier des explications passionnantes de Jean-Marie Pelt, ce botaniste de renom qui fonda l'Institut européen d'écologie. Grâce à la découverte de souches d'arbres fossiles, qu'on peut dater de 350 millions d'années, on découvre l'existence sur plusieurs centaines d'hectares de la plus ancienne forêt connue. Cela se situe bien avant les dinosaures. Il n'existe que quelques petits animaux : des mille-pattes venimeux, de minuscules araignées et de petits acariens. Il n'y avait pas d'oiseaux, ils n'existaient pas encore. Pas non plus d'insectes butineurs, poursuit le savant, les fleurs n'avaient pas encore été inventées. Pas de papillons ni d'abeilles. Et c'est ici que les faits se rejoignent : "On n'aurait pas entendu ce bourdonnement familier, ces chants et ces cris auxquels on est habitués, mais seulement le bruissement du vent dans les arbres. La planète était dramatiquement silencieuse." L'adverbe "dramatiquement" me paraît juste et il faut donc rechercher le juste équilibre.

De manière poétique, Eugène Guillevic, dans son recueil de poésie "Sphère", note dans deux superbes alexandrins : "Pas d'aile, pas d'oiseau, pas de vent, mais la nuit,/Rien que le battement d'une absence de bruit." Sans doute existe-t-il des bruits négatifs, qui gênent, qui sont incongrus, qui sont agressifs... Cela dépend de chacun et cela change de par le contexte. Si vous venez de perdre un proche, le bruit d'un rire vous irritera peut-être ? Si vous êtes triste, il est possible que le bruit de hauts talons emballe votre imagination vers le pied féminin, sa cheville fine, etc. Blaise Pascal avait déjà "pensé" ceci : "Il ne faut le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie." Et j'avoue que lorsque j'écris dans le petit matin encore sombre, dans la lueur d'une lampe de bureau et avec celle de l'ordinateur, je rejoins Marguerite Duras dans "Ecrire" qui soulignait que : "Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit." Pour en revenir au bruit des pas dans l'hôpital, il est des bruyances qui gênent beaucoup de monde : le volume exagéré de la "house music" (qui contrairement à ce qu'elle indique est surtout jouée à l'extérieur et dans des clubs spécialisés) qui s'échappe par les fenêtres ouvertes d'une voiture, les motos sans pot d'échappement, le vacarme d'une dispute, le tapage nocturne (mais Franklin P. Jones écrit : "Rien ne vous rend plus tolérant au bruit d'une soirée chez vos voisins que d'y être invité"), le sifflement des balles et le grondement des canons, le tintamarre des klaxons dans un encombrement où personne n'y peut rien... Du côté des bruits harmonieux, on trouve le chant, la musique, les murmures, le gazouillis... les bruits de la nature en général - ô ce clapotis d'une source, ce jaillissement d'une cascatelle ! - comme ceux de la pluie, de la mer, d'un cheval qui galope dans une prairie, et puis le bruissement d'un lapin dans l'herbe, le crépitement d'un feu de bois, le ronronnement d'un chat... Fénelon, de son nom complet François de Salignac de La Mothe-Fénelon, fut un homme d'Eglise, théologien et écrivain français. On lui doit le mot "mentor", qui dans son roman était la déesse de la sagesse déguisée en humain. Il habita quelque temps en Belgique, vers 1700, dans une belle demeure située aux limites de Pâturages et d'Eugies. Voici ce qu'il pense du bruit : "Dieu ne cesse de parler ; mais le bruit des créatures au-dehors et de nos passions au-dedans nous étourdit et nous empêche de l'entendre." (1)

1. "Traité du ministère des pasteurs", 1688, Fénelon.

© La Libre Belgique 2008
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