Opinions
Une opinion de Chloé Martin, psychologue en région liégeoise.


Avertissant des dangers d’une carrière professionnelle vécue à 100 km/h, le burn-out n’aurait rien d’une faiblesse. Au contraire, il signalerait un besoin légitime de changements en vue d’un mode de vie plus respectueux de notre humanité.

La souffrance psychique est mieux reconnue qu’auparavant Elle est même anticipée. Elle semble aussi banalisée et considérée comme facilement surmontable, notamment grâce à la pléthore d’outils et de techniques dont certains nous prédisent les clés du bonheur. Est-ce si simple ? L’observation clinique et le constat du recours croissant aux psychotropes tendent à prouver que non. Le cas du burn-out et de sa reconnaissance comme maladie pourrait illustrer ce paradoxe.

Mal individuel ou sociétal ?

Psychologue depuis une quinzaine d’années, je suis interpellée, certainement avec beaucoup d’autres, par l’amplification des situations de burn-out. Il y a bien sûr l’effet de fonctionnement de personnalités problématiques, mais il y a aussi des individus qui, par l’organisation et la pression de leur milieu professionnel, semblent ne pas avoir eu d’alternative.

Leur faire porter la responsabilité en encourageant une remise en question personnelle donne parfois le sentiment d’ajouter à leur culpabilité, déjà bien présente par leur sentiment d’échec. L’individu est seul à devoir agir alors que son mal-être est ancré dans un dysfonctionnement plus large, sur lequel il n’a bien souvent aucune prise.

J’ai rencontré des personnes effondrées, ayant commis des passages à l’acte suicidaires ou ayant développé des comportements pseudo-adaptatifs au stress tels qu’une addiction à certains produits, souvent cachée à l’entourage et source de honte. Et cependant, elles étaient sans antécédent de troubles psychologiques ou psychiatriques.

Une fois engagées dans le travail psychologique, certaines d’entre elles envisagent de changer d’orientation, donnant un nouveau sens à leur effondrement; d’autres souhaitent reprendre leur activité, restaurées dans leur valeur et leurs compétences spécifiques. Ce sont ces dernières qui soulèvent alors le paradoxe : elles ont repris confiance, elles souhaitent être justement considérées dans leur investissement professionnel, mais ont peur de la "rechute", conscientes de leur impuissance à modifier le système et devant se résoudre à supporter à nouveau les mêmes conditions. La thérapie réussie serait-elle dès lors celle qui a permis de devenir capable de supporter l’insupportable ?

Caution au dysfonctionnement ?

Le sens même de l’intervention du psychologue en est questionné : ne fait-elle pas partie du "système" qui permet finalement le non-changement profond du monde du travail ?

Certaines entreprises organisent des séminaires ou des formations de prévention au burn-out pour leurs employés mais continuent de considérer ceux-ci comme des produits. Et gare à eux s’ils font un burn-out ! S’ils "craquent" alors qu’ils ont suivi la formation, c’est qu’ils ne s’y sont pas suffisamment impliqués, et s’ils n’y ont pas participé, c’est alors de leur faute. Je simplifie et caricature, mais ces situations existent.

Le burn-out comme non adaptation ?

Se pose ici l’éternelle question du sens. Le burn-out aurait-il la fonction de signaler l’impératif d’un changement de notre façon de vivre le travail ? Pourrait-il être le signe paradoxal d’une bonne santé mentale, dans la mesure où il redonnerait sa place au sujet, jusque-là réduit à être un objet, un produit ?

Et si le burn-out était un signe de lucidité, finalement très adapté à la réalité qui est que oui, la vie c’est une succession d’imperfections, d’expériences parfois désagréables, d’émotions et de sentiments pas toujours positifs pour soi et pour les autres ? Et s’il exprimait que non, un travailleur n’est pas un pion, un objet, une "réduction" à la seule identité de travailleur, qu’il est plus complexe, singulier, qu’il est une personne à part entière, avec une vie et histoire ? Et si le burn-out disait qu’il n’est pas possible de suivre l’injonction sociétale "d’être soi-même" tout en suivant celle de l’hyper-adaptabilité ?

La quête du bonheur s’impose dans nos vies (articles, émissions, livres, thérapies), comme s’il était possible d’atteindre un bonheur déterminé, normalisé et répondant à l’injonction du "soi toi-même" supposée si simple. N’est-ce pas culpabilisant pour ceux qui, malgré ces recettes, n’y arrivent pas ? Une certaine violence sociale ne se trouve-t-elle pas dans cette normalisation de l’accès au bonheur et à l’épanouissement au travail ? Sous-entendu, si tu n’y arrives pas, tu es un loser… Alors que tout ne dépend pas de l’individu.

Le pouvoir, la hiérarchie, les impératifs, la pression feront toujours partie du monde du travail. Ils permettent de le structurer. Ce qui est dénoncé ici c’est le paradoxe dans lequel certains travailleurs sont coincés : devoir être capable de s’affirmer et de s’épanouir personnellement, selon le credo sociétal, tout en s’inscrivant dans un système professionnel qui ne le lui permet pas. Les deux injonctions sont chacune problématique et, associées, potentiellement sources de mal-être.

Mieux qu’un traitement du symptôme

Avoir reconnu le burn-out comme une souffrance professionnelle est une bonne chose. Mais non suffisante et sans visée thérapeutique profonde si son traitement se limite à une "prescription" individuelle. C’est comme aider quelqu’un à mieux respirer dans un milieu asphyxiant. Tant que cela sera ainsi, le monde du travail souffrira de ses "malades".

En d’autres termes, une prévention et un traitement des souffrances psychiques professionnelles devraient également s’intégrer dans un questionnement et une réflexion autour de l’éthique, du champ philosophique et de l’évolution sociale et économique de notre société. Vaste et laborieux programme à l’heure de la recherche de l’effet immédiat, peu importe qu’il soit superficiel et éphémère, tant qu’il est visible… Or, la santé mentale ne peut se traiter comme un état grippal.

Un bon système d’alarme avertit du danger. Le burn-out signe peut-être plus notre désir et notre besoin de changement vers un mode de vie respectueux de notre humanité qu’une faiblesse ou une incapacité momentanée et individuelle.

N’est-il pas temps d’avoir une ambition autre que le traitement du symptôme et d’y mettre les moyens ?