Opinions

Professeur émérite de l'UCL

Les commentaires lus dans La Libre Belgique de ce 29 janvier m'ont rendu perplexe. Il m'a semblé que certains points de vue avaient une perception erronée du problème. A notre époque, et compte tenu du statut officiel de l'Université de Louvain, il ne peut évidemment pas être question de la présenter comme une université pontificale, soumise à la hiérarchie de l'Eglise-institution. Comme un de mes collègues l'a rappelé, le "C" signifie seulement que l'enseignement dispensé et les recherches effectuées sont censés se réaliser par référence aux valeurs chrétiennes. En effet, si la science est neutre par définition, il n'en va pas de même des applications qui en sont faites.

Une telle référence aux valeurs chrétiennes n'est pas "ringarde" puisqu'elle renvoie simplement aux sources de notre culture occidentale. Comme je l'ai déjà souligné dans ce journal, même l'agnostique le plus convaincu doit admettre que notre héritage occidental plonge ses racines dans le christianisme.

A une époque où l'on insiste volontiers sur l'importance de la recherche identitaire, serait-il absurde d'envisager notre société et ses problèmes dans la perspective d'une anthropologie chrétienne ? Deux de nos principaux acquis, même s'ils n'ont pas toujours été aisément acceptés par l'Eglise au cours des siècles, n'en sont pas moins des corollaires du message chrétien, à savoir les droits de l'homme et la démocratie parlementaire.

Bien sûr, je n'ignore point ce que les droits de l'homme doivent à d'autres contributions, ni le fait que dès 1789, l'Eglise s'est opposée à ce concept. Je n'oublie pas davantage les mérites - très limités d'ailleurs - de la démocratie athénienne. Mais, si l'on veut bien analyser le fondement des droits de l'homme et de la démocratie parlementaire, on y trouve le principe du respect inconditionnel de la dignité humaine. C'est le message chrétien qui confère à la personne un caractère transcendant et une vocation d'éternité. Ici encore cette affirmation reste valable, malgré une certaine "usure" actuelle des droits de l'homme et les dysfonctionnements de plus en plus fréquents de la démocratie.

Cette conclusion sur les origines des deux concepts s'est imposée à moi, il y a une vingtaine d'années, lors de recherches effectuées au sujet de l'universalité des droits de l'homme, dans trois cultures différentes : au Sénégal, à l'Université Al Azhar du Caire et au Japon. Dans ces pays, on se réclame actuellement - et à juste titre - des droits de l'homme. Mais il s'agit d'une appropriation d'un concept transmis par l'Occident à la culture universelle. Cette constatation ne porte nullement atteinte aux mérites des autres cultures qui contribuent également à l'enrichissement universel par l'apport de leurs propres valeurs.

Puisqu'il est question des droits de l'homme, matière que j'ai enseignée pendant une quarantaine d'années, j'y trouve notamment une illustration de l'importance que des principes religieux ou moraux peuvent donner à un enseignement dispensé objectivement. Lors d'un colloque international dans les salons du Palais d'Egmont, j'ai marqué ma vive opposition à un éminent collègue de l'ULB qui estimait que le fondement ultime des droits de l'homme se trouve dans la conscience individuelle alors qu'à l'UCL, nous sommes d'avis qu'il se situe dans le respect objectif de la dignité humaine transcendante. "Pauvres droits de l'homme" s'ils dépendent de la conscience du Dr Mengele, d'Amin Dada, ou du général Pinochet !

Prétendre que l'enseignement est un domaine neutre, imperméable à toute philosophie ou religion me paraît une fausse présentation. Je viens de donner un exemple appliqué aux droits de l'homme. Ce domaine fourmille évidemment d'illustrations semblables. Mais ne pourrait-on pas prétendre que cela se vérifie également pour les autres sciences humaines ? Tout dépend essentiellement de l'idée que l'on se fait de la personne et de sa dignité.

Evidemment, pour les sciences mathématiques ou physiques, la perception chrétienne ne me paraît pas avoir une incidence immédiate, sauf avis contraire éventuel des collègues qui enseignent ces branches. D'emblée, je souhaite cependant soustraire de ce caractère de neutralité la biochimie, la génétique, la médecine et tous les domaines qui touchent à la vie. Encore une fois, ces matières prennent un relief particulier dans une anthropologie chrétienne.

Que devient la liberté scientifique dans tout cela ? Je suis naturellement un partisan convaincu de cette liberté et je ne voudrais en aucune manière revoir un procès de Galilée. Mais cela revient-il à proclamer la liberté absolue de la recherche ? Je ne le crois pas. Certes, le chercheur jouit d'une immense liberté mais elle est limitée au respect de la dignité humaine et à la recherche d'un bien supérieur pour l'humanité. La seule curiosité intellectuelle du chercheur ne justifie pas n'importe quelle recherche. Prenons un exemple caricatural, en énonçant un truisme selon lequel il y a plus d'intelligence dans deux têtes que dans une. Cette conclusion pourrait-elle permettre la concrétisation d'un tel monstre à une époque où la science est presque assez puissante pour réaliser cette horreur ?

Cet exemple est évidemment excessif. Qu'on ne prétende cependant pas trop vite que cela relève de la science-fiction. Dans deux Etats, on est parvenu à créer des "chimères", un ensemble vivant regroupant des cellules embryonnaires humaines et d'animaux. On dit que cette "entité" a été détruite après 5 jours de vie. Citons encore l'ancienne querelle éthique opposant les chercheurs en matière de cellules-souches embryonnaires à ceux qui veulent se limiter aux cellules-souches adultes, lesquelles ne suscitent aucun problème éthique. Or, il semble que, dans ce dernier domaine, les résultats sont plus probants que dans l'autre.

L'anthropologie chrétienne n'est pas nécessairement intégriste. Depuis quelques années, au sein du Secrétariat général de la Commission des Episcopats de la Communauté européenne, à Bruxelles, fonctionne un groupe de travail en matière bioéthique. Composé de professeurs d'université tant laïcs que religieux, ce groupe remet régulièrement des avis pertinents et nuancés, très appréciés au Parlement européen. On y trouve un grand esprit d'ouverture.

Dans LLB du 29 janvier, une opinion revient encore sur l'éternel problème du sida et de la prévention. Faut-il vraiment ramener le rejet du "C" de l'université de Louvain à cela ? N'oublions pas qu'en cette matière, même la hiérarchie n'est pas unanime. De plus, une source bien informée m'a révélé que, lors de l'Année onusienne consacrée à la Population, Paul VI aurait consulté un groupe d'experts éminents. Leur rapport aurait conclu que, dans des cas exceptionnels, la contraception devrait être permise. Ce rapport aurait impressionné le Pape.

Même, à notre époque - peut-être "surtout" à notre époque -, le "C" représente une garantie de référence pour l'Université de Louvain