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Il s'agit d'un temps où l'Occident achève sa domination. Une époque où le gâteau à se partager est de plus en plus réduit. Dès 1843, Léopold Ier encourage d'ailleurs la Compagnie belge de colonisation à acheter des concessions au Guatemala. L'aventure tourna court. En 1860, Léopold II, encore duc de Brabant, prévient: «Je crois que le moment est venu pour nous d'étendre nos territoires. Je pense qu'il ne faut pas perdre de temps, sous peine de voir les quelques bons endroits restants mis sous la coupe de nations plus entreprenantes que la nôtre.»

Montant sur le trône en 1865, le monarque n'aura alors de cesse de convaincre le Parlement de lancer la Belgique dans l'aventure. Sans y parvenir. Léopold II s'y engage alors à titre privé, et dès 1876, organise une conférence géographique internationale qui mène à la création de l'Association internationale africaine. Deux ans plus tard, il fonde le Comité d'études du Haut Congo, à visée «commerciale, scientifique et humanitaire» et charge le fameux explorateur anglais Henry Morton Stanley d'investir plus profondément le Congo. Une mission d'exploration sans plus pour ne pas éveiller les soupçons des Anglais, mais derrière laquelle Léopold II cherche évidemment à asseoir son emprise, passant plus de 450 traités d'abandon de souveraineté avec les chefs locaux.

En 1885, la Conférence de Berlin entérine la situation en créant l'Etat libre du Congo. Durant les années qui vont suivre, Léopold II va donc pouvoir exploiter le Congo directement ou en cédant des concessions. L'invention de Dunlop provoque une ruée sur le caoutchouc qui permettra au Roi d'enfin rentrer dans ses frais. Au besoin en employant la manière forte. Des hommes sont exécutés, mutilés, des villages entiers brûlés. Certains missionnaires se mettent à parler, des écrivains se mobilisent. Arthur Conan Doyle pointe directement Léopold II: «Il l'a planifié, connaissant les conséquences que cela pouvait entraîner. Elles ont suivi. Il en était bien informé. Encore et encore, son attention fut attirée dessus. Un mot de lui aurait pu atténuer le système. Ce mot ne fut jamais dit.» En 1903, les parlementaires britanniques votent d'ailleurs une résolution pour intervenir au Congo. Certes, les attaques anglo-saxonnes n'étaient pas sans arrière-pensées (la Grande-Bretagne avait assurément des projets d'annexion concernant certaines parties du Congo, comme le Katanga et les provinces orientales). En sont-elles pour autant systématiquement dénuées de toute crédibilité?

Évidences d'exactions

Au Musée d'Afrique centrale de Tervuren, on prépare une grande exposition qui devra faire début 2005 le point sur la colonisation belge du Congo. «Mais dont le but n'est pas de trancher la question, mais plutôt de donner au visiteur toutes les interprétations à disposition», souligne Guido Gryseels. Le directeur du Musée a vu (et intervient même dans) le film de Peter Bate. «Les faits rapportés sont vrais. Il ne faut pas discuter là-dessus. Mais l'échelle des choses est à remettre en question. Par ailleurs, s'il y a eu des exactions atroces, inacceptables, il faut les remettre dans le contexte de l'époque et se rendre compte qu'elles étaient également le fait d'autres pouvoirs coloniaux.»

«Je ne suis pas d'accord», réfute Elikia M'Bokolo, professeur à l'Ecole des Hautes études en sciences sociales de Paris, et qui a collaboré de près au film anglais. «Toutes les colonisations n'ont pas été semblables. La façon dont la France a géré sa position en Afrique occidentale a été, tout compte fait, beaucoup moins violente qu'en Afrique centrale. La présence allemande en Namibie a été quarante fois plus cruelle que dans l'ancien Tanganyika. Le fait est que, entre les années 1880 et 1910, l'action léopoldiste est allée jusqu'au bout des possibilités d'abus colonialistes.»

Finalement, peu sont prêts à nier l'évidence d'exactions. Reste à savoir quelles proportions elles ont pu prendre. Les chiffres de la population passant en vingt ans de 20 à 10 millions sont-ils crédibles? «Je le pense, continue Elikia M'Bokolo. C'est catastrophique, mais ce n'est pas exceptionnel. Regardez ce qui s'est passé en quatre ans lors de la grande famine en Irlande. On parle d'épidémie, de famines qui pourrait expliquer autrement la disparition de la moitié de la population congolaise. Mais, les journaux de marche des missionnaires l'expliquent bien, ces plaies sont souvent directement liées au système mis en place par l'administration de Léopold II.»

Comment toutefois expliquer ce régime plus sanglant qu'ailleurs? «D'une part, le Congo était propriété privée du souverain, avec le droit afférent d'en user et d'en abuser, précise Elikia M'Bokolo. Le contexte d'un pouvoir sans limite produit toujours des dégâts. Le fait que Léopold II n'a jamais mis les pieds au Congo a aussi empêché une continuité de l'autorité ou du contrôle. Quand un Etat peut mettre par exemple sur pied une commission d'enquête, ce frein éventuel disparaît dans le cas d'une propriété privée (les conclusions de celle de 1904 ont été rafistolées par les agents de Léopold II).

On ne peut en tout cas pas parler de bavure. Il y avait un système qui avait sa cohérence: rentrer des sous. Vous savez, quand je suis allé sur place avec l'équipe de Peter Bate, une fois qu'on prononçait le mot caoutchouc, il était frappant de constater que cela provoquait toujours la terreur chez les paysans.»

Lundi, le ministre des Affaires étrangères se disait «atterré» par le documentaire anglais. «Le film n'est pas excessif, conclut Elikia M'Bokolo. Contrairement à ce que l'on peut penser, la diffusion de ce film est un acte de courage. Très peu de pays colonisateurs se sont interrogés de cette façon sur leur action.»

Propos recueillis par Laurent Hoebrechts

«Le roi blanc, le caoutchouc rouge et la mort noire» sera diffusé le 8 avril sur la deux, à 20h30.

© La Libre Belgique 2004