Opinions
Une opinion de Benoît Tonglet, économiste banquier et délégué syndical retraité.


La vie économique reste ouverte à tous les possibles. Innovations et choix de société construisent, pour demain, une nouvelle manière de vivre et d’agir.


Quelques sociologues, emmenés par Immanuel Wallerstein, posaient cette question en 2014. Le système, qui se veut triomphant et qui entraîne les politiques (Publifin, Kazakhgate…) dans sa dérive, n’est plus qu’un colosse aux pieds d’argile. Aujourd’hui, on est sidéré de constater que certaines entreprises tentent par tous les moyens (licenciements, délocalisation, chantage à l’emploi, flexibilité…) de résister, bien assistées par l’Europe, la plupart des gouvernements du monde, les banques centrales, le FMI… Le système est pourtant soumis aux feux de la critique, depuis le milieu du XIX e siècle.

Un moyen de maintenir l’ordre

Baudelaire est l’un des premiers à en faire la critique. Dans "Le monde va finir", il précise que "la seule raison pour laquelle il pourrait durer c’est qu’il existe". S’agira-t-il toutefois, "d’une existence digne de ce nom", dès lors que "la mécanique nous aura américanisés" ? "Avec l’avilissement des cœurs, le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et les gouvernants seront forcés, pour maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie." Tout sera condamné; "tout, même les erreurs de sens", tandis que "la justice… fera interdire les citoyens qui ne sauraient pas faire fortune". A l’inverse des juges, le bourgeois "n’y trouvera rien à redire". Et "ces temps sont peut-être bien proches" !

Ne faut-il pas considérer, à la suite de Walter Benjamin, "le capitalisme comme une religion" ? Il faut en parler moins en termes de "structure religieuse", selon Max Weber, mais en termes de "phénomène essentiellement religieux", comme l’indique Walter Benjamin. Son approche est fragmentaire et non aboutie, mais fulgurante et pertinente. Cette religion ne suppose pas d’adopter un credo, mais de se conformer à sa manière d’agir, d’en accepter sans réserves les pratiques, d’en adopter les rites : fétichisme de la marchandise, profit, spéculation…

Un culte

Le culte est continu, sans relâche, ce qui suppose une adaptation à son rythme (jour, nuit, semaine, absence de jour de "repos"). Il est soumis à des cérémonies fastueuses et quotidiennes, dans les deux lieux du culte, la Bourse (l’économie virtuelle) et l’Usine (l’économie réelle). Le premier, avec l’évolution des cours des actions représentatives du capital. Le second, avec ses cadences infernales. Il n’y a pas d’autre avenir que la poursuite du rituel, comme une fin inéluctable de l’histoire.

Le capitalisme ne s’est-il pas développé de concert avec le christianisme ? "On doit le démontrer non seulement à propos du calvinisme, mais aussi des autres courants orthodoxes du christianisme - de telle sorte qu’en fin de compte l’histoire du christianisme est essentiellement celle de son parasite, le capitalisme." Benjamin est l’un des premiers à ne pas limiter les affinités du capitalisme avec le calvinisme. Au XIIIe siècle, en pays mosan, apparaît la complicité entre le marchand et l’évêque de Liège, qui stimule "l’aventure de la marchandise". Quelques rares marchands sont déjà hantés par "le caractère mystique de la marchandise", mis plus tard en exergue par Karl Marx, et du "profit" qu’elle secrète.

L’éternel retour du même

Blanqui, cet admirable "enfermé" permanent, prend la mesure d’un monde où l’injustice règne en maître. Il "piaffe sur place". Ses tentatives pour rétablir un certain équilibre, entrecoupées de longues périodes d’incarcération, tournent court. Durant sa dernière captivité, il se laisse gagner par une sorte de spleen de l’inaction, consignée dans un livre énigmatique en 1872, "L’Eternité par les astres". Il y compare la mécanique astrale, régie par un ordre immuable, à l’histoire qui ne cesse de pivoter sur elle-même. Le réquisitoire contre la société est sans appel : "Jusqu’ici, le passé pour nous représentait la barbarie et l’avenir signifiait progrès, science, bonheur. Illusions !" Le progrès ? "Claquemuré sur chaque terre et s’évanouit avec elle." L’Histoire ? "Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor." Quels drames ? 1830 et les journées de Juillet, la Révolution de 1848 et la Commune de 1871 : trois défaites du peuple face à "une humanité infatuée de sa grandeur". "Résignons-nous", dit-il avec quelle tristesse, dans une sorte d’étrange soumission, "à l’absence irrémédiable du neuf". Si l’Histoire est cyclique, elle se répète avec "du nouveau toujours vieux et du vieux toujours nouveau". Il se met alors à rêver d’un monde limité à la triste répétition des choses. Cette résignation est-elle sans espoir ? Non. Dans "Instructions pour une prise d’armes", il déclare que "l’engrenage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’univers". Et, dans "L’éternité par les astres", il retient, dans un premier temps, l’idée de l’éternel retour du même. Mais avec une lueur d’espoir. La résignation peut être dépassée : "Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance."

Dans la brume…

On peut nuancer, encore faut-il mettre un terme à notre "servitude volontaire" au système, mais aussi à tous les partis politiques. Il faut rechercher un équilibre entre les travailleurs et les "entreprises citoyennes" mais qui ne le sont pas. La vie économique reste ouverte aux bifurcations, à tous les possibles. Si je sais, avec mon illustre concitoyen namurois Félicien Rops, qu’un "baiser de deux belles lèvres est préférable à une sentence d’économie politique", je sais aussi qu’on ne peut pas faire "l’économie" de cette dernière.

L’économie politique de demain se construira avec les innovations et les choix de société qui entraîneront la "Destruction créatrice" du système capitaliste au profit d’une nouvelle manière de vivre et d’agir, dont les contours restent noyés dans la brume du petit matin d’un nouveau monde.