Opinions Jean-Paul NASSAUX

La récente publication du livre de Marnix Beyen et Philippe Destatte, Un autre pays, qui traite de la période 1970-2000 de la "nouvelle histoire de Belgique"(1), présente un grand intérêt historiographique. En effet, ces deux historiens entendent se réapproprier l’histoire du temps présent, trop délaissée à leurs yeux par leurs confrères. Ils expriment d’emblée leur scepticisme par rapport à la possibilité d’une objectivité absolue de l’historien et considèrent que l’histoire "est inévitablement le produit d’une historienne ou d’un historien et porte les traces de sa personnalité et de sa position dans le monde". A fortiori, quand on écrit sur le temps présent. Et ils se veulent transparents en affichant clairement les positions qu’ils défendent parallèlement à leur métier d’historien. Il apparaît effectivement que les options régionalistes de l’auteur du chapitre bruxellois, Philippe Destatte, sont perceptibles dans sa relation de l’histoire récente de Bruxelles. On pourra par ailleurs regretter une approche, à nos yeux, trop superficielle des rapports entre Flamands et francophones au sein des instances régionales bruxelloises, ainsi que de la problématique liée à la fonction de capitale de Bruxelles.

Visiblement soucieux de mettre en lumière l’émergence d’un nouveau régionalisme bruxellois et d’identifier les prémisses de celui-ci - qu’il repère notamment dans une association telle que Bruxelles libre et européenne (BLE) et dans le plaidoyer de Guy Brasseur et Renaud Denuit pour la "décolonisation de Bruxelles" -, Philippe Destatte néglige la place importante qu’ont tenue certaines institutions avant la création de la Région de Bruxelles-Capitale en 1989. Faut-il imputer ce manque d’attention à l’attachement des responsables politiques de ces institutions à la Communauté française ? Si la création de l’Agglomération de Bruxelles par la loi du 26 juillet 1971 et l’installation de son conseil en juin 1972 sont bien évoquées, on ne trouve trace du rôle pourtant majeur joué par celle-ci en tant que premier pouvoir bruxellois, sous l’impulsion de ses deux personnalités phares, André Lagasse et Serge Moureaux. Or, comme l’explique Serge Govaert dans son livre Bruxelles en capitales. 1958-2000. De l’expo à l’euro, "cette mise en place d’organes "bruxellois" qui transcendent le cadre municipal a sans doute joué un rôle, elle aussi, dans l’affirmation de ce qu’on doit bien appeler, faute de mieux, une identité régionale" (2). Le "rôle déterminant" de l’échevin de l’Urbanisme de l’Agglomération de Bruxelles, Serge Moureaux, dans l’évolution de l’urbanisation bruxelloise est souligné par l’ancien président de l’Arau (Atelier de recherche et d’action urbaines), René Schoonbrodt. Celui-ci estime que c’est l’Agglomération de Bruxelles qui "avait donné aux habitants actifs le goût de s’adresser à une autorité capable de promouvoir les intérêts de l’ensemble bruxellois et de dépasser les particularismes des autorités communales, tout en ouvrant la possibilité de résister aux administrations de l’Etat et aux promoteurs privés" (3). Et René Schoonbrodt d’ajouter : "Son apport - de l’Agglomération - requiert encore une évaluation à sa juste mesure". On pourrait, du reste, élargir ce propos de René Schoonbrodt à l’ensemble de l’action de Serge Moureaux dans la vie politique bruxelloise - notamment au sein des assemblées parlementaires bruxelloises lors de la législature 1989-1995. Philippe Destatte ne s’attarde pas non plus sur la Commission française de la culture en dépit du soutien culturel qu’elle a apporté à la société civile. "L’appui de cette Commission", écrit encore René Schoonbrodt, "fut accordé à toutes les formes d’activités culturelles de la société civile (donc à l’Arau, aux Archives d’Architecture Moderne, à Inter-Environnement Bruxelles), alors que l’Etat et les communes lui fermaient les portes. Elle a assuré l’existence de théâtres aussi bien que de comités" (4).

Par ailleurs, si Philippe Destatte fait état de tensions entre néerlandophones et francophones bruxellois dans la politique régionale bruxelloise, il n’analyse pas suffisamment celles-ci. Nous avons montré, dans plusieurs de nos études publiées au CRISP(5), que les Flamands de Bruxelles s’étaient majoritairement révélés des partenaires loyaux dans la gestion de la Région de Bruxelles-Capitale, se démarquant à plusieurs reprises de la Flandre quand celle-ci adoptait une posture agressive à l’égard du statut de la Région bruxelloise, tout en se montrant intraitables sur leurs positions au sein de cette Région, cherchant même à renforcer celles-ci. Cette grille de lecture, qui éclaire bien des débats communautaires intra-bruxellois, est malheureusement ignorée.

Enfin, la tension entre la réalité régionale bruxelloise et la fonction de capitale de Bruxelles est traitée essentiellement sous l’angle du sous-financement structurel. Or, c’est cette tension qui explique certaines particularités institutionnelles bruxelloises telles que l’existence du Comité de coopération, où se retrouvent de façon paritaire ministres fédéraux et régionaux bruxellois des deux communautés, ou la possibilité pour l’autorité fédérale d’exercer un contrôle de tutelle politique sur les textes législatifs bruxellois - les ordonnances - dans certaines compétences bien déterminées - urbanisme et aménagement du territoire, travaux publics et transports. En outre, elle s’est manifestée dans les rapports entre la Région de Bruxelles-Capitale et l’autorité fédérale lors de la mise en œuvre de certaines politiques - par exemple, dans la façon de développer le RER bruxellois - et a culminé dans le dossier des nuisances sonores causées par l’exploitation de l’aéroport de Bruxelles-National.

Ces remarques ne remettent bien sûr pas en cause l’intérêt global d’une démarche qui a le mérite de nourrir le débat historique sur notre pays.

(1) Le Cri Edition, Bruxelles, 2009.

(2) De Boeck, Bruxelles, 2000, p.120.

(3) R. SCHOONBRODT, Vouloir et dire la ville, AAM éditions, Bruxelles, 2007, pp.35 et 219-221.

(4) Ibid., p.222.

(5) Voir notamment, J.-P. NASSAUX, "Les relations communautaires à l’Assemblée de la Commission communautaire commune", Courrier hebdomadaire, CRISP, n°1633-1634, 1999 et "Le groupe de travail sur le fonctionnement des institutions bruxelloises. Première phase : octobre 1999-mai 2000", Courrier hebdomadaire, CRISP, n°1682, 2000.

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