Le christianisme, support de l’écologie

Jean-François Nandrin Publié le - Mis à jour le

Opinions

L’écologie peut-elle recevoir un soutien du christianisme? Plus d’un a rappelé que la manière occidentale de traiter le monde trouverait ses racines dans la liberté de pensée créée par l’ordre de Dieu dans la Genèse: "Emplissez la terre et et dominez-la." (1.28) Cette "permission" intellectuelle aurait permis à l’humanité de couper le cordon ombilical avec une nature dont nous aurions du mal à nous distinguer et de prendre la main sur un vécu qui aurait sans cela été entièrement dominé par une volonté transcendante. Le retour de flamme actuel, face au résultat désastreux de notre gestion de la Terre, est le succès des pensées new-age qui en appellent à toutes sortes de spiritualités fusionnelles et étrangères, dans lesquelles la nature, le monde, l’univers, Dieu et l’individu se confondent.

Pourtant, cette manière techniciste de concevoir le monde est en fait étrangère au texte biblique. L’humain y apparaît comme un gérant "en bon père de famille" du "jardin" (et non une nature sauvage à dompter) mis à sa disposition. Étrange gérant qui détruit tout! Qu’en pensera le Propriétaire? De plus, notre relation à la nature n’est pas étrangère à notre relation avec nous-même et les autres. Les Eglises catholique et orthodoxe ont chacune développé une pensée sur ce lien entre respect de la nature et des autres.

Dans l’Eglise catholique, le magistère a produit des textes réflexifs. Parmi les plus récents, l’exhortation apostolique de Benoît XVI Sacramentum caritatis (2007) rappelant que "pour développer une spiritualité eucharistique profonde, il est nécessaire que les chrétiens aient conscience de (rendre grâce) au nom de la création tout entière ( ) La Terre n'est pas une réalité neutre, une simple matière à utiliser indifféremment selon l'instinct humain." Le pape était déjà intervenu lors de la première "Journée de la sauvegarde de la création" en Italie (27 août 2006), appelant à combattre la "dégradation de l’environnement" qui menace "particulièrement l’existence des pauvres de la terre".

Le "catéchisme de l’Eglise catholique" invite au respect de l’intégrité de la création, comprenant le "Tu ne voleras pas" comme l’ordre de respecter l’intégrité de la création (n°2414 sq.). "L’usage des ressources minérales, végétales et animales de l’univers, ne peut être détaché du respect des exigences morales. La domination accordée par le Créateur à l’homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n’est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l’intégrité de la création." Il ne faut donc pas aller chercher un chef indien pour trouver la notion de terre à remettre à nos enfants! "Les animaux sont des créatures de Dieu. Par leur simple existence, ils le bénissent et lui rendent gloire. Aussi les hommes leur doivent-ils bienveillance."

De son côté, l’Eglise orthodoxe est intervenue, en la personne du patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomé Ier, lors de différents colloques. Mais elle a également développé un office liturgique dédié à la protection de l’environnement, placé le jour du nouvel an ecclésial (1er septembre), unissant ainsi avec justesse le souci de tous les hommes et celui de la protection de la nature. "Le monde sensible expose la gloire du Créateur." Emotion "spirituelle" aussi vieille que l’homme sans doute, depuis qu’il a levé les yeux pour admirer la voûte étoilée et s’est senti participant d’un monde respectable qui le dépasse. Cet office répète à l’envi l’importance de garder "sans pollution le temple magnifique de l’univers". Il va plus loin, condamnant clairement ceux qui ne respectent pas la nature: "Celui qui détruit le temple de Dieu, qui altère l’usage de la création que Dieu a fixé, en indubitable destructeur, se montre impie."

Le "temple de Dieu", c’est aussi, dans la tradition chrétienne, le corps humain. Il y a un lien, qu’il n’est nul besoin d’aller chercher en Orient, entre le microcosme du corps humain et le macrocosme de la nature. Ce lien n’est pas tant ésotérique qu’éthique. Il va bien plus loin que le simple constat que ne pas respecter le monde qui nous porte, c’est mépriser les autres, en particulier les générations à venir. Le mépris de la nature comprise comme simple matière malléable à merci est le mépris de la matière tout court. Comme l’a montré F. Dagognet(1), la ségrégation sociale qui installe la supériorité des uns sur les autres, et par là le mépris et l’injustice (finalement, les peuples pauvres payent le plus la pollution et la destruction de la nature ), n’est que le report sur la société d’un rapport avec la matière, hiérarchisée en noble ou méprisable, utile (pour moi) ou "inutile" (et éliminable). Au fond, jeter un détritus à terre, c’est considérer que, comme c’est un bien méprisable, un autre, tout aussi inférieur et méprisable, n’a qu’à le ramasser ou en tous cas n’a pas le même droit que moi de jouir de la beauté et/ou de la propreté que j’ai trouvées avant lui.

Ne saurait respecter la justice sociale, celui qui ne respecte déjà pas la justice minimale qui consiste à ne pas détruire ce dont nous vivons tous. Ne saurait respecter son corps celui qui scie la branche sur laquelle il est assis en polluant son propre biotope. Mépriser la matière en la comprenant comme simple objet de domination sans limite (éventuellement simple source de jouissance personnelle), c’est inévitablement se mépriser soi dans son intégrité physique matérielle. Et comment respecter les autres quand on ne se respecte pas soi-même?

Comme le rappellent les deux Eglises(2), au cœur de la pratique chrétienne, l’humble pain (un peu de blé moulu avec un peu d’eau) et l’humble vin (un peu de raisin fermenté) invitent à jeter un autre regard à la fois sur "les fruits de la terre" et leur hiérarchie, et sur la place du "travail des hommes", fait pour magnifier la nature et non la détruire.

Ce message ancré dans la tradition et le dogme, intelligemment relayé vers les bases des Eglises, insistant sur le poids moral de nos actes en cette matière, pourrait peser de manière importante sur les choix écologiques quotidiens de plus d’un milliard de personnes. Ce n’est pas une mince participation à la sauvegarde de notre vie sur Terre!

(1) Dagognet, Fr., Des détritus, des déchets, de l'abject: une philosophie écologique, Synthélabo, Le Plessis, Robinson, 1997.

(2) La grande multiplicité des Eglises protestantes rend difficile de citer des références précises.

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