Opinions

Alexis DE CROMBRUGGHE, Licencié en Droit (KUL) et Management (Vlerick), MA in International Law and Politics (Hull).

Le 23 février 1885, à l'issue de la Conférence de Berlin, les Etats participants, dont la France, le Royaume-Uni, le Portugal, l'Allemagne et les Etats-Unis reconnaissent l'Etat indépendant du Congo (EIC) comme propriété privée de Léopold II, Roi des Belges.

Campagne et accusations portées contre Léopold II: génocide et/ou massacres? Que des abus aient été commis du temps de l'EIC est indéniable. Entre 1885 et 1890, l'EIC s'est lancé dans une exploitation commerciale intensive d'abord de l'ivoire et ensuite du caoutchouc sauvage. Parmi les aventuriers partis pour le Congo, il y en avait de peu scrupuleux. Les administrateurs étaient tenus à des obligations de résultat et faisaient peser de lourdes charges sur les populations mises à contribution. Il est par contre abusif, comme certains l'ont parfois affirmé, de parler de «génocide» ou de massacres à grande échelle. Il n'a jamais existé d'intention de détruire la population congolaise ou un quelconque «groupe national, ethnique, racial ou religieux» défini comme tel. Bien au contraire, l'administration de l'EIC avait un besoin aigu de main-d'oeuvre et n'avait donc aucun intérêt à décimer les populations indigènes. Il est également abusif de prétendre qu'il y aurait eu des millions de victimes ou que la moitié de la population congolaise ait été décimée. Diverses sources sont à l'origine de ce chiffre peu crédible.

Edmond Morel. Journaliste britannique et précurseur du mouvement international actuel de défense des droits de l'Homme, il déclarait s'inspirer d'une comparaison entre les chiffres de la population publiés par l'EIC et le Congo belge. Il cite en 1912 le chiffre de 7.248.000 habitants (chiffre provenant de l'administration coloniale belge) et le compare aux chiffres cités antérieurement qui n'étaient jamais inférieurs à 15 millions d'habitants (article du 1er juillet 1912 dans le «Westminster Gazette»). Ce chiffre est étonnant en comparaison avec le recensement de 1924 qui faisait état de 10 millions d'habitants. Comment une population anémiée aurait-elle pu passer de 7 à 10 millions d'âmes en une décennie? En réalité, il n'existait pas à l'époque de recensement fiable de la population congolaise. Les premiers vrais recensements datent d'après la Deuxième Guerre mondiale. Au XIXe siècle, la population congolaise était sans doute bien inférieure à 10 millions d'habitants. A titre de comparaison, la Rhodésie du Sud (ex-Zimbabwe), dont le territoire représente près d'un quart de celui du Congo, recensait à peine un demi-million d'habitants à la même époque.

Adam Hochschild. Journaliste américain auteur du best-seller «Les Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié» (qui copie largement la compilation d'archives des Affaires étrangères effectuée par le diplomate belge Jules Marchal, «E.D.Morel contre Léopold II») extrapole à partir de chiffres connus pour quelques villages où était exploité le caoutchouc sauvage, dont la population masculine était de moitié celle de la population féminine (pour des raisons de migration, maladie, fuite et décès) vers 1907-1908 (date du transfert du Congo à la Belgique). Extrapoler de tels chiffres de la population masculine en zone d'exploitation du caoutchouc à l'ensemble de la population du Congo est pour le moins hasardeux. Attribuer à l'EIC la propagation de la maladie du sommeil (qui serait due à un affaiblissement généralisé de la population) est abusif, alors que le Roi a introduit les premiers programmes d'éradication de cette maladie. Mais de fait, la maladie du sommeil a fait des ravages à cette époque, tant parmi les populations indigènes que parmi les expatriés.

Eléments d'appréciation. La thèse d'un génocide ou d'une éradication de la population à grande échelle est contredite par des éléments d'information témoignant de l'emprise limitée exercée par l'administration de l'EIC (composée principalement de Belges, Italiens et Scandinaves) sur le Congo, grand comme 80 fois la Belgique. La population expatriée n'a jamais dépassé 4.000 personnes à cette époque. Au début des années 1890, les agents administratifs en charge de l'exploitation n'étaient que 175 (un tiers d'entre eux ont succombé aux maladies tropicales). Les postes administratifs étaient situés le long de rivières navigables, accessibles à des bateaux à vapeur reconstitués à partir de pièces démontées acheminées de Matadi à Léopoldville (Kinshasa). Des expéditions partaient de ces postes à l'intérieur des terres sur une distance de 30 à maximum 50 km pour ensuite revenir à leur base de départ. Une large partie du Congo était encore inexplorée lors de la reprise par la Belgique en 1908. L'exploitation du caoutchouc sauvage pour laquelle l'administration de l'EIC a été largement incriminée, ne pouvait se faire qu'en forêt tropicale dans le bassin du Congo, soit dans une partie seulement du pays.

La campagne humanitaire de Morel pouvait à l'époque, comme aujourd'hui, se concevoir contre le monarque d'un petit pays, mais pas contre une grande puissance. Au même moment des colons anglais (que Morel voulait installer au Congo!) chassaient les indigènes des meilleures terres de Rhodésie, sans que cela ne donne lieu à une campagne de telle ampleur. Les évocations «anglo-saxonnes» du «génocide» de Léopold II dans un pays qui compte aujourd'hui plus de 50 millions d'habitants peuvent étonner quand on sait ce qui reste des aborigènes en Australie et des Indiens d'Amérique du Nord.

La Commission d'enquête de 1904. Sous la pression de l'opinion une commission d'enquête fut mise en place par le Roi en 1904. Les résultats de son rapport d'enquête furent publiés en 1905 dans le Bulletin officiel de l'EIC (N°9-10, sept.-oct.1905). Cette commission, composée de magistrats de nationalités diverses (un Belge, un Italien et un Autrichien) eut un large accès à des documents et témoignages divers sur tout le territoire de l'EIC. Elle réalisa un remarquable travail d'analyse des maux qui frappaient l'administration de l'EIC, tout en relevant ses réalisations, telles que la sécurité sur l'ensemble de l'EIC, la fin de l'esclavage, du cannibalisme, l'urbanisme, les chemins de fer, bateaux à vapeur et lignes télégraphiques, les hôpitaux, les missions, une administration efficace malgré le nombre restreint de ses fonctionnaires et une justice respectée là où elle existait déjà. La première critique porte sur l'interprétation restrictive donnée à la notion de «terre vacante» là où étaient installés les postes administratifs de l'EIC. Les populations indigènes ne mettant pas en culture les territoires environnant leurs villages, les agents administratifs appropriaient un peu trop facilement ceux-ci au bénéfice de l'EIC. La commission remarque que les corvées furent appliquées de manière très variable, les populations mises à contribution près de postes étant en réalité les plus exposées, ce qui devenait cause de dépopulation, les habitants des villages environnants fuyant vers des lieux plus retirés.

La commission dénonce aussi le type de contrainte imposé aux indigènes pour amener ceux-ci à exécuter leurs tâches, dont la prise d'otages de leurs chefs ou de leurs femmes. Si ceux-ci étaient généralement bien traités dans les postes, le problème des sévices se posait dans des régions échappant au contrôle de l'administration, notamment lors d'expéditions des seuls éléments indigènes de la force publique, souvent issus d'une région différente et n'ayant dès lors aucun ménagement vis-à-vis des populations sous leur contrôle. La commission dénonçait enfin l'adoption abusive par l'EIC et les missions religieuses d'orphelins qui auraient pu être accueillis dans leur famille élargie, soulignant cependant le bon traitement dont bénéficiaient les enfants accueillis dans les missions.

Les «mains coupées». La campagne de Morel fut également nourrie par l'histoire des pieds et de mains coupées d'indigènes par des éléments de la force publique également indigène. Ainsi que le constate la commission d'enquête, il n'y a jamais eu de «politique de mutilation» de l'EIC. L'amputation de cadavres relevait de coutumes locales, la mutilation des ennemis tombés étant fréquente dans les guerres entre indigènes de certaines régions. Parfois des personnes vivantes ont été mutilées et laissées pour mortes, leurs bracelets volés. Jamais un Européen n'a infligé ce châtiment. Ceci n'excuse évidemment pas le système répréhensible qui a rendu possible de tels excès, ni le caractère choquant que revêt l'amputation de cadavres.

Qu'en conclure? Il faut reconnaître que le système d'exploitation de l'EIC a mené à des abus de nature à susciter une réaction telle que le mouvement «humanitaire» lancé par Edmond Morel au Royaume-Uni, auquel se sont joints des écrivains tels que Mark Twain aux Etats-Unis et Arthur Conan Doyle en Grande-Bretagne. Ces abus s'expliquent sans doute, par le fait que le roi Léopold II a investi seul toute sa fortune dans l'aventure coloniale. Le gouvernement et le Parlement belge, probablement marqués par l'indépendance récente de la Belgique libérée du joug des autres nations, ont refusé de le suivre dans celle-ci. L'entreprise exigeant des fonds importants, le Roi s'est retrouvé en état de faillite virtuelle, endetté auprès des banques européennes de l'époque et du gouvernement. On peut donc comprendre, sans le justifier, qu'il ait donné pour consigne à ses administrateurs d'obtenir du «rendement» sans être trop regardant sur les conséquences que cela pouvait avoir pour la dignité humaine de leurs administrés. Le Roi ne s'est jamais rendu au Congo. A l'époque des premières voitures automobiles, l'exploitation du caoutchouc sauvage allait s'avérer une mine d'or pour le nouvel Etat. On ne peut par contre cautionner les thèses donnant à ces abus l'allure d'un «génocide» ou d'un massacre. Les «preuves» avancées pour sous-tendre ces thèses ne résistent pas à l'analyse et sont encore contredites par le maintien des chefferies et structures traditionnelles sous la colonisation belge. On ne peut ignorer par ailleurs le caractère biaisé de la campagne anti-Léopoldiste menée à partir du Royaume-Uni. L'usage abusif de certaines images (comme celle de certaines personnes mutilées) visait visiblement à choquer l'opinion plutôt qu'à informer celle-ci.

* Texte publié sous la seule responsabilité de l'auteur.

© La Libre Belgique 2004