Opinions

"Une campagne nationale de sensibilisation sur l'alcool "Alcool et autres drogues. Le vrai et le faux" a été lancée par l'ASBL Information sur les drogues et les alcools (IDA). Dans le cadre de cette campagne, nous avons voulu poser un regard lucide et sans tabou sur la relation que nous, jeunes, entretenons aujourd'hui avec l'alcool. Témoignage. Comme chaque année depuis qu'ils sont à l'université, une bande de jeunes de bonne famille se retrouvent au ski pour fêter la fin des examens. Harassés par un mois de labeur intense et de pression insoutenable, ce voyage fait figure de libération pour tous. Leurs parents les y envoient volontiers : "Le bon air frais de la montagne et un peu de sport leur fera du bien !" pensent-ils. Certes, le ski entretiendra leur condition physique... Mais un autre élément - celui-là inconcevable dans l'imaginaire commun des parents - va venir faire son apparition : l'alcool. Par la description d'une soirée type, analysons les codes et les règles qui entourent ce rituel de la boisson.

17 h 00. Après une éprouvante journée de ski, les organismes sont fatigués et les muscles endoloris. La raison voudrait que chacun fasse une petite sieste, mais "qui dort triche" entonne le chef de bande, bien décidé à donner le ton de la soirée qui s'annonce... On s'assied dans le salon autour d'une table basse sur laquelle trône un bac de bière. On relate les événements de la journée, à coup d'anecdotes ludiques et d'exagérations voulues. Rapidement, les mains se portent vers le carton de bière. Il est bien loin le temps où l'on buvait du chocolat chaud au goûter. Désormais, l'alcool a pris le relais, à la réflexion bien plus savoureux. Un du groupe vante les mérites de l'effet de l'alcool sous la douche. Un autre sur les pistes. Tout est mieux avec l'alcool. La vie est moins sombre.

Toute parole s'accompagne désormais d'une gorgée de bière. Au fur et à mesure, les langues se délient, les plus taciturnes commencent à prendre part à la conversation.... Vingt minutes se sont écoulées et le premier casier est déjà vide. 24 bières de 25 cl ingurgitées par 15 personnes en moins d'un quart d'heure. Au goûter. Mais c'est loin d'être fini. D'aucuns commencent déjà à lorgner vers les bouteilles d'alcool fort, indispensables pour atteindre l'état d'ébriété tant recherché. Les ambitions dans tous les esprits sont très claires : "ce soir on se fait la pire", "on se colle une énorme race", "on se fout une mine", langage bien particulier pour exprimer une même volonté : être complètement bourré !

20 h 00. Il est temps de passer à table. L'appétit engendré par le ski et l'alcool déjà ingurgité se fait ressentir. Les estomacs rassasiés, on peut passer à la phase principale. On sent l'impatience monter. Les gosiers sont surchauffés. Il faut boire et vite avant que les langues ne soient desséchées. Six bacs de chacun 6 litres de bières ont été prévus, plus celles rapportées du pays. Ce qui fait proche des 40 litres de bière sur la soirée. Pour quinze, le calcul est vite fait : 2,5 litres en moyenne par personne. Satisfaisant mais loin d'être suffisant. Heureusement, il reste vodka, gins, whisky et autres poirés.

De son iPod, le DJ attitré de la soirée balance la musique, agressive et nerveuse de préférence. Electro et techno doivent donner le rythme du débit de la boisson. Dans l'assemblée, les voix s'élèvent, les cris fusent. On gueule le plus fort possible pour prouver qu'on existe.

La conversation devient futile et accessoire mais en même temps plus franche. On dit des choses que l'on ne dirait pas sobre. On croit tout savoir. On défend becs et ongles ses convictions, souvent dérisoires. On en vient parfois aux mains... Peu à peu, la vue se trouble et devient diffuse, on ne marche plus droit, on bégaye, on ânonne. C'est pitoyable. Sans doute. Mais tellement jouissif.

Les premiers "à-fonds" s'organisent. C'est à celui qui boit le plus vite son verre que reviennent les honneurs. En moyenne deux secondes. Les plus rapides le font en un trait d'une seconde. Outre manche, on appelle ça le binge drinking. De véritables duels ont lieu pour désigner lequel méritera le titre de Roi. Car boire beaucoup ne suffit pas. Il s'agit de boire le plus vite possible, c'est à cette condition seulement qu'on atteindra le nirvana de l'état d'ébriété désiré. On vomit plusieurs fois - parfois exprès -, mais on recommence. Souvent au bord du coma éthylique, on teste ses limites. Les seules pauses ont lieu aux toilettes, endroit de recueillement où la pisse drue révèle le trop plein d'alcool. Mais aussitôt terminé, on se remet à boire, avant de clôturer la soirée dans une boîte de nuit. Le réveil sera plus douloureux.

A travers cette description, nous posons un constat effrayant mais révélateur de ce qu'est devenu notre rapport à l'alcool. Tentons à présent, en prenant du recul par rapport aux faits, de dégager quelques pistes d'explications. Pourquoi ces jeunes, qui ne manquent de rien, sont-ils poussés de plus en plus tôt dans les tréfonds de l'alcool ? Quelles sont leurs motivations ? Se rendent-ils compte des risques encourus ?

Il est désormais connu que les adolescents - filles ou garçons - commencent tôt, de plus en plus tôt, souvent vers 14 ans, imitant les grands et poussés par le désir de transgresser les interdits. Ça fait "cool" de boire de l'alcool. Et puis de toute façon, c'est pas si grave, les vieux boivent aussi ! Fin d'humanité, on boit en moyenne deux fois par semaine : le vendredi, dès la sortie des cours et jusqu'au soir, et le samedi soir. La fréquence devient bien plus soutenue à l'université. Le débit aussi. Trois à quatre fois par semaine; et on ne compte plus en bouteilles mais en bacs de bières. Les parents ne sont plus là pour surveiller, les fauves sont lâchés [...]

Comment expliquer une telle consommation de boissons alcoolisées chez les jeunes ?

Nous envisageons la boisson à la fois comme un moyen - elle permet de s'amuser quoi qu'il arrive - mais aussi comme une fin - l'envie d'être bourré. Le but de la soirée est d'arriver à un état d'ivresse incontrôlée. Le lendemain, il est fréquent qu'on ne se rappelle pas de tous les événements de la veille. Mais qu'importe ! "C'est tellement gai de boire", nous confie Sybille, 19 ans, "on en oublierait presque la morosité de cette société."

Alors, le problème serait-il à rechercher dans une société qui ne propose rien à ses jeunes ? Même si on peut y trouver des éléments de réponse, il serait trop facile de rejeter la faute sur notre société. D'autant plus que les jeunes que nous prenons en exemple sont loin d'être des défavorisés. Ils poursuivent des études, mènent une vie équilibrée, ont tout ce qu'ils désirent. Il serait plus correct de parler d'une "jeunesse dorée" en perte de sens. Puisqu'ils ont tout, ils n'ont plus d'idéaux, de vraies valeurs et se perdent dans l'illusion réconfortante de l'alcool.

Mais, à notre avis, la raison principale n'est pas à rechercher dans une quelconque thèse sociologique relative au mal-être des jeunes. En effet, la réalité nous semble beaucoup plus limpide. Les jeunes savent qu'après leurs études, une vie active difficile les attend, avec son lot d'échecs et de désillusions. Ils redoutent quelque peu cette vie future destinée à la poursuite de réussites matérielles en tout genre (gagner un beau salaire, avoir une belle voiture, assumer financièrement l'éducation de ses enfants...). Dès lors, tant qu'il est encore temps et que la force de la jeunesse leur appartient, ils éprouvent le vif désir de "s'éclater", de "se défoncer"...Bref, de jouir au maximum de la vie.

Bien sûr, cette conception - un peu naïve - ne doit pas faire oublier la dangerosité de l'alcool pour la santé et la menace de l'alcoolisme. On ne peut nier les conséquences négatives de l'abus d'alcool : risque de dépendance, violence, comportements à risques, accidents de voitures, comas éthyliques... Presque tous les jeunes, aujourd'hui, ont déjà été confrontés à ce genre de situations. Ils ne sont pas dupes des dangers et pourtant... "je connais les risques, mais je suis prête à en subir certaines conséquences", nous dit Charlotte, 18 ans.

On voit que la question de l'alcool ne se pose plus pour beaucoup. Elle est entrée dans les mentalités, viscéralement. Chez certains jeunes, elle s'est érigée en véritable culture.