Opinions

RUDOLF REZSOHAZY, chroniqueur

Les divergences d'opinion sont notre lot quotidien aussi bien dans la sphère privée que dans les affaires publiques. Nous avons nos positions en matière de délinquance juvénile, dans le domaine de l'éthique politique ou au sujet de la querelle communautaire. Et elles s'opposent aux avis d'autres personnes. Sur le plan international, nous sommes pour ou contre l'intervention américaine en Irak ou l'admission de la Turquie à l'UE ou la remise de la dette des pays du tiers-monde.

Existe-t-il une méthode quelconque pour nous conduire le mieux possible lorsque nous nous engageons dans un débat d'idées? La question vaut à la fois pour chacun de nous et pour tous ceux et celles qui participent à un conflit collectif.

Avant tout, il faut s'assurer que nous trouvons entre nous et notre interlocuteur un terrain commun, au moins quelques valeurs partagées, qui permette l'échange - comme par exemple le fair-play, la politesse, l'équité. Dans les controverses télévisées, on établit des règles de jeu et l'on tâche de les faire observer.

Un débat fructueux suppose que nous reconnaissions l'autre, que nous le respections, que nous surmontions l'antipathie que nous pourrions ressentir à son égard, que nous contrôlions nos émotions.

Il n'y a point de discussion valable sans identifier la valeur ou le principe qui tranche la polémique. Dans le débat concernant le mariage des homosexuels, par exemple, cette valeur de référence est la non-discrimination, si les interlocuteurs sont d'accord que les êtres humains sont égaux et doivent être traités comme tels, quelle que soit leur orientation sexuelle. Cet accord étant acquis, la question revient à savoir s'il y a, oui ou non, discrimination au cas où le mariage entre homosexuels n'est pas admis. La Cour européenne des droits de l'homme affirme qu'il y a discrimination lorsque des « situations objectivement comparables » sont traitées «de manière différente et sans motif raisonnable». La discussion peut maintenant se poursuivre sur la comparabilité des situations...

Il faut aussi clarifier les notions brouillées, nourricières de malentendus. Il en est ainsi dans l'exemple précédent du concept de «mariage». Depuis le début des temps, on entendait par mariage l'union de personnes de sexe opposé. N'importe quel dictionnaire donne cette définition. Quelle est la raison de vouloir changer le sens du mot?

Clarification. Nous la continuons en justifiant les valeurs qui interviennent dans notre argumentation, en montrant sur quoi nous basons notre position. Un échange entre un croyant et un agnostique sur le sens de la vie gagne beaucoup en clarté si chacun parvient à expliciter les fondements de ses convictions.

Relever les contradictions dans les discours est toujours salutaire. J'ai discuté récemment avec un farouche adversaire de l'expérimentation sur les animaux vivants, mais qui légitimait la même pratique sur les embryons humains. Sont-ce des opinions compatibles?

Il est nécessaire d'admettre de part et d'autre que rien n'est simple. Prenons le cas des partisans de l'autorité et de ceux de la liberté dans l'éducation. Dès qu'on se met à observer la réalité, on découvre des enfants qui, encouragés, réussissent intellectuellement et moralement, tandis que d'autres doivent être tenus fermement pour éviter qu'ils ne prennent le mauvais chemin. Très souvent, les solutions sont trouvées par tâtonnement, en corrigeant successivement les erreurs.

Malgré la meilleure volonté du monde, beaucoup de débats n'aboutissent à rien, voire débouchent sur l'affrontement. Les intérêts rendent fréquemment compte de cette issue. Aristote est un des phares de l'humanité, néanmoins il a prétendu que l'esclavage était une institution naturelle. La société de son époque était basée sur cette institution et il était de son intérêt de la maintenir. L'idéologie exerce aussi un effet aveuglant. Sartre et les autres amis de l'Union soviétique ne voyaient pas les horreurs du stalinisme. Si quelqu'un croit qu'il possède la vérité, il n'y a plus de place au dialogue. Pas mal de gens sont fermés aux échanges par caractère (ils sont égocentriques, intolérants ou violents) ou ils disposent d'un pouvoir tel qu'ils jugent inutile d'écouter les autres.

Si le verbe cède le terrain à l'action où prédomine le recours à la force, la problématique change. Les questions qui se posent désormais portent sur le choix des moyens (lesquels sont efficaces et légitimes?), l'estimation des conséquences (quel effet attendre de telle ou telle ligne d'action?), la maîtrise du temps (jusqu'où aller? quand s'arrêter?), etc. Elles taraudent hommes d'Etat, militaires, interlocuteurs sociaux... et demandent une nouvelle série de réflexions.

© La Libre Belgique 2005