Opinions

Une opinion de Laure De Man, étudiante en droit en master à l'UCL, membre de la Conférence Olivaint s’exprimant à titre personnel.


Dans un monde de géants, il nous faut aujourd’hui nous demander qui nous sommes. Comment exister en tant qu’Europe entre Etats-Unis et Corée du Nord. En tant que Belgique. Et, a fortiori, en tant qu’individu.

Dans un monde de géants, il nous faut aujourd’hui nécessairement nous demander : qui sommes-nous ? En tant qu’Europe, si nous restons habillés de ce large et confortable costume, mais aussi en tant que Belgique et, a fortiori, en tant qu’individu. La conscience pénible de notre insignifiance n’est jamais plus aiguë que lorsque, spectateurs impuissants, nous nous retrouvons face à nous-mêmes et à la question lancinante de notre influence en déclin… De notre influence en péril. Les échanges inquiétants entre les Etats-Unis et la Corée du Nord illustrent cette question avec une acuité particulière.

Où était l’Europe ? Et la Belgique ?

Lors de la guerre de Corée, en 1950, alors que la Communauté européenne n’en était qu’à ses balbutiements, la réaction à l’attaque éclair de la Corée du Nord n’avait pu être votée aux Nations unies qu’à la faveur de l’absence de l’URSS. Opportunément, l’URSS pratiquait à l’époque la politique de la chaise vide au sein du Conseil de sécurité des Nations unies et n’exerçait donc pas son droit de veto. Mais c’est sous l’égide d’un général américain que les troupes nord-coréennes furent repoussées sur leur territoire. Où était l’Europe ? Où était la Belgique ? La plupart d’entre nous n’étions pas encore nés.

En 2006, la Corée du Nord conduisait des tests nucléaires souterrains, soulevant les premières condamnations et sanctions internationales. Dix ans plus tard, l’administration Obama étendait encore ces mêmes sanctions. Enfin, cet été, à la suite du test d’un missile balistique intercontinental, nous avons assisté à l’apothéose d’une surenchère de déclarations et de parades militaires dont l’extravagance et l’agressivité n’étaient pas sans rappeler certaines parades nuptiales du règne animal. Un autre temps et un autre conflit, pourtant, de nouveau, une résolution est passée aux Nations unies. Elle prône une politique de sanctions particulièrement sévères à l’égard de la Corée du Nord. Les analystes précisent toutefois que la résolution fut votée parce que la Russie et la Chine ne firent pas usage de leur possibilité de veto. On ne se demande plus pourquoi ils croient bon de le préciser.

La situation invite à se pencher sur trois niveaux de réaction aux événements. L’Europe, tout d’abord, la Belgique ensuite, et enfin, de façon plus personnelle, l’individu. Outre la constatation intéressante que l’ancien antagonisme USA-URSS semble se muer en un antagonisme USA-Russie/Chine, on déplore, une fois de plus, l’absence de l’Europe comme réel poids, que ce soit lors des négociations ou du vote de la résolution. Mais n’est-ce pas là, davantage que son apparente faiblesse, le véritable caractère de l’Europe ? Certes, on l’entend peu. Mais l’apaisement n’a pas la vocation d’être plus bruyant que le conflit ou la guerre elle-même. Car ce sont bien les caractéristiques d’une propagande guerrière que l’on distingue dans la rhétorique internationale actuelle.

Membre d’un grand "soft power" ?

Diaboliser l’opposant, insister sur la menace qu’il représente ou qu’il aurait proférée le premier, sans provocation aucune, expliquer que l’on va devoir se défendre… Autant de schémas reconnaissables, revisités maintes fois à travers notre histoire dans ses périodes les moins glorieuses. L’Europe comme "soft power", s’imposant par l’exemple, plutôt que par la contrainte, prend ici une dimension plus vaste. Comme le disait l’ancien ministre des Affaires étrangères et Premier ministre, Léo Tindemans, "l’Europe d’aujourd’hui est celle du quotidien, elle semble avoir perdu son parfum d’aventure". Ses réalisations, devenues trop évidentes, n’impressionnent plus. L’Europe reste néanmoins, sous une forme différente, bien présente. Les victoires de la diplomatie sont souvent confidentielles. Et pourtant… Peut-on s’en contenter ?

La petite Belgique de Tindemans, dont l’existence même serait effacée de la surface du globe en quelques secondes en cas de conflit nucléaire, la petite Belgique se rassure-t-elle vraiment en se répétant à mi-voix : "Je suis membre d’un grand soft power" ? L’expression est jolie, mais quelles sont les réelles capacités protectrices d’un "pouvoir doux". Et, au sein de ce pouvoir, quelle existence peut-on mener comme Etat membre reconnu ? Se satisfait-on de "condamner fermement" les tests nucléaires nord-coréens?

L’individu dans son salon

L’individu dans son salon découvrant que les Etats-Unis, en la personne de Donald Trump et par le biais de Twitter, menacent de frapper Pyongyang ne se sent-il pas, sinon menacé, en tout cas terriblement impuissant ? A quoi bon s’indigner ? A quoi bon s’exclamer que parler ainsi relève de la pire bêtise ? A quoi bon attraper un Atlas historique et feuilleter le chapitre sur la guerre de Corée ? A quoi bon, finalement, prendre un crayon et tenter d’exprimer son désarroi ? A quoi bon…

Peut-être est-ce pour cette tribune étroite, où l’on peut encore dire ce que l’on pense et être entendu. Parce que laisser l’estrade à ceux qui hurlent, c’est sans doute une forme de lâcheté dont on s’accommode facilement. Et tant pis, si le monde est une estrade trop grande où ne sont écoutés que les géants. Si nous nous y installons, ils n’y auront plus autant de place.