Opinions

DAMIEN HUYGHEBAERT

Citoyen. Usager des services publics

J'avais deux ou trois bricoles et un immonde divan qui pourrissait dans ma cave. Pas de problème me dis-je l'autre jour, l'ami Louis va s'en charger, avec ses grosses moustaches et sa salopette jaune. J'appelle donc Bruxelles-propreté pour commander mes deux mètres cubes gratuit. Attention à ne pas dépasser, parce qu'à 16 euros le mètre cube, j'en aurais bien pour 10000 balles dans ma petite cave à charbon. Diable, je ne me savais pas si riche!

Au téléphone, une dame me demande nom, prénom, âge et trente-six milles trucs:- «Et il est comment ce divan?- Ben, chais pas moi, jaune sale avec des taches, pourquoi?- Et c'est un divan à combien de places? Et il est bien à vous? etc.»

Bref, je me coltine le divan dans les escaliers. Je sue comme un bouc pour l'amener sur le trottoir. Le petit vieux du rez-de-chaussée me regarde d'un air narquois. Au moins, je peux compter sur lui pour surveiller les opérations d'enlèvement dans les moindres détails.

Faut dire qu'on est censé être présent entre 7h et 14h pour assister à l'événement. Car Louis, c'est un artiste, il ne travail pas sans son public. Et tant pis pour ceux qui doivent aller au bureau!

Le lendemain soir, horreur! Tout est resté sur le trottoir. Maintenant c'est l'agent de police qui risque de me tomber dessus avec une belle amende pour dépôt d'immondices. Que s'est-il passé? M'ont-ils oublié? Au matin, j'appelle Bruxelles-propreté:

«Ah ben, vot'nom n'était pas sur la sonnette, alors nous, on ramasse pas.»

Car ils n'auraient rien demandé au petit vieux, à qui j'avais laissé une photocopie de ma carte d'identité pour le cas où. Et ça ne leur est pas encore venu à l'esprit qu'on pourrait au moins signer leur fameux bon de commande par fax.

«Ah non, ça monsieur ce n'est pas prévu dans la procédure.- Bon, mais vous organisez des collectes d'urgence? (Dans les 48h, c'est marqué sur le site Internet.)- Non, qu'y dit l'pote à Louis, on fait plus ça pour le moment.- Bon, et vous pouvez venir quand alors?- Dans deux ou trois semaines.»

Un anneau de glace m'étreint l'estomac. Finalement, j'obtiens de parler au chef. Sentant mon angoisse respectueuse perler au travers du bigophone, le brave homme décide de m'envoyer un autre camion qui était dans les parages.

Cette fois, je reste sur place, on n'est jamais trop prudent. En effet, le camion arrive. Le type me demande:

«C'est à vous ça?- ben voui!- Alors c'est pas un dépôt clandestin, moi je ramasse que les dépôts clandestins.»

Et il prend son GSM pour réclamer chez le chef.

Au bout du compte, je me demande où tout cela nous mène. Si cette attitude hyper restrictive leur fait économiser de l'argent qu'ils perdent ensuite à ramasser des dépôts clandestins, je ne vois pas l'intérêt. Il n'y a que le citoyen qui trinque au passage.

On comprend les gens qui, excédés par les rigueurs administratives finissent par tout balancer au milieu de la rue, préférant encore risquer l'amende. A moins que, de rage ou de désespoir, ils ne finissent par s'enfoncer la tête dans un grand sac. Mais blanc, jaune ou bleu?

© La Libre Belgique 2003