Opinions

Mon fils est décédé il y a deux ans, à l’âge de 19 ans, suite à un stupide et dramatique accident : il s'est noyé en faisant de l'apnée en piscine. Il a été donneur d’organe. 

Un témoignage de Barbara Dessars, maman endeuillée.


Le temps est une chose étrange. S’écoulant tantôt d’une lenteur méthodique, appuyant sur chaque seconde où le manque de mon fils se fait si douloureux et intense, tantôt à la vitesse de la lumière, quand son souvenir est si précis et si proche. Je le revois, lançant son "Salut la famille !", comme il le faisait chaque soir au retour de ses cours. Deux ans donc qu’il nous a quittés, suite à ce stupide accident, si évitable, ce premier samedi de la semaine de la Toussaint 2016, d’une manière si absurde que nous n’en revenons toujours pas et n’en reviendrons sans doute jamais…

Thomas était ce genre d’enfant qui, dès tout petit, faisait montre d’une grande curiosité. Il construisait les "pyramides" d’Egypte à 2 ou 3 ans avec ses duplos et demandait à 3 ou 4 ans pourquoi le ciel est bleu. Il débordait d’énergie, était fou de sports en tous genres, adorait la musique - de tous styles - et jouait de la guitare de tous genres aussi : électrique, accoustique, espagnole. Il était hypersensible, attentif à sa famille, à ses amis et plus généralement, au monde qui l’entourait. Passionné par tant de choses ; dernièrement ,c’était la permaculture et l’univers. Il se dégageait de lui une force tranquille, une grande sérénité. Et un humour très second degré, tantôt caustique, tantôt carrément premier degré.

C'était un amoureux, de la vie et des autres en général. Quelqu’un qui apaisait, rassurait, et pourtant il pouvait se trouver au bord des larmes en évoquant le jour où nous mourrions - il espérait le plus tard possible. Il était à la fois léger et profond, abordant d’ailleurs avec nous (mais la question concernait ce que nous souhaitions pour nous-mêmes) la question du don d’organes. "Au cas où"... Il rêvait de choses simples : de soirées avec ses amis, de vacances avec sa soeur, lorsqu’ils auraient, tous deux, plus tard, des enfants...

Thomas était une "tête brûlée". De ceux qui, à d’autres époques, ont fait de grandes découvertes, ont découvert l’Amérique, ont marché sur la lune, ou se sont conduits en héros, pas par idéal, mais juste par goût de l’aventure. Et tant mieux si cela sert un idéal. Il avait des valeurs aussi : l’amitié, la loyauté, la générosité, ardent défenseur du féminisme et des droits de l’homme. Je savais depuis qu’il était petit qu’il aurait un destin "hors normes", j’espérais bien-sûr tout à fait autre chose, tout en redoutant quelque chose de tragique... mais finalement, jusqu’au bout, sa vie aura été une aventure.

J’aurais tant de choses à vous raconter de lui, tant d’anecdotes drôles, touchantes, ou les deux à la fois. Mais aujourd’hui, j’ai envie de laisser mes pensées errer avec légèreté et de vous raconter son "après" …

Transmission

Thomas était généreux. Il était donc évident, une fois écartée toute chance qu’il nous revienne un jour, que, quelle que soit la douleur d’imaginer notre fils dépecé, nous n’avions d’autre choix que d’accepter qu’il soit donneur d’organes. Pour moi, ce fut et c’est encore une source d’apaisement, certes maigre, aucune autre vie ne valant plus la peine que celle de mon fils. Pour mon mari, ce fut -  et c’est encore - un déchirement terrible. Il y a quelques mois, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur ce qu’étaient devenus ses reins et son foie, non pas, surtout pas d’ailleurs, connaître l’identité des receveurs, je ne voudrais pour rien au monde entrer en contact avec eux, mais afin de savoir de quelle manière et jusqu’où ses reins et son foie avaient voyagé, s’ils avaient pu finalement être transplantés, et si les receveurs n’avaient pas rejeté leurs greffes. J’avais besoin de connaître l’histoire de mon fils, ou des "bouts" de mon fils jusqu’à leur fin ou, plutôt, jusqu’à leur "nouvelle vie".

J’ai donc pris contact par mail avec la coordinatrice de la transplantation de l’hôpital où le prélèvement des organes avait été effectué, avec un peu d’appréhension tout de même, la crainte de ne pas avoir de réponse ou de recevoir une réponse du type "on ne peut rien vous dire Madame". Il n’en fut rien : je suis tombée sur une dame qui a pris du temps pour faire quelques recherches et me répondre, avec beaucoup d’humanité et de tact. J’en sais maintenant un peu plus et, en ce qui me concerne, suffisamment.

Les deux reins de Thomas sont restés en Belgique pour deux adultes : une femme et un homme en ont bénéficié, ce qui leur a permis de récupérer une qualité de vie proche de la normale. Son foie est parti, en urgence, par avion en Autriche pour être greffé à une jeune fille de 15 ans. A défaut bien entendu de me consoler, cela me met un peu de baume au cœur de savoir qu’une jeune fille de 15 ans a pu bénéficier du foie de mon fils, qu’à quelques milliers de kilomètres, pendant que nous nous faisions plus que douloureusement à l’idée que la vie de notre fils s’arrêtait, d’autres parents commençaient à croire que celle de leur fille allait pouvoir reprendre.

J’aime l’idée que son foie ait voyagé, dans l’urgence et la fébrilité, par les airs pour s’installer à des milliers de kilomètres, dans un autre pays, une autre culture, lui qui était tellement ouvert aux autres. Et puis cela m’amène quelques pensées romantiques, peut-être absurdes, peut-être pas tant que ça. On considère que ce qui fait la personnalité d’une personne, c’est son cerveau, que les autres organes, finalement, c’est de la mécanique ou quelque chose comme ça. Mais un foie, un rein, ça sécrète toute une série de molécules indispensables à notre bonne santé, peut-être certaines d’entre elles peuvent influer sur l’humeur, le caractère. 

La vie, par procuration

Depuis la mort de Thomas, il m’est arrivé de traîner un peu, lors de fin de soirées ou débuts de nuits particulièrement mélancoliques, sur des forums de témoignages de personnes ayant été transplantées : j’y ai retrouvé beaucoup de gratitude et il semble que de nombreuses personnes greffées s’impliquent dans des projets sollicitant leur générosité. J’espère que les trois personnes ayant bénéficié des dons de Thomas, à leur tour, mèneront une vie où la générosité occupera une grande place. Ce serait, en quelque sorte, reprendre le flambeau qu’il ne peut plus porter lui-même.

Peut-être qu’en offrant une partie de lui-même à ces 3 personnes, il les a changées, au plus profond d’elles-mêmes, qu’elles sont devenues meilleures, que leurs vies et leurs comportements sont désormais influencés par mon fils ? Peut-être que de cette manière, sans être là, il continue quand même un peu d’avoir une influence positive sur ce monde ? Thomas rêvait de connaître un jour LE grand Amour, celui qui vous nourrit toute une vie, celui qui vous donne des ailes, celui pour lequel vous êtes prêt à tout donner, celui avec lequel vous partagez tout. Ce qui est certain, c’est qu’en tant qu’individu complet, il ne connaîtra pas cela. Et, s’il n’a pas donné sa vie pour cette jeune fille, ce qu’il lui a donné de lui lui permet néanmoins d’être en vie.

Thomas n’aura jamais d’enfant, mais, si un jour cette jeune Autrichienne devenue femme a des enfants, ce sera un peu grâce à lui, parce que son foie sécrétera tout ce qu’il faut comme facteurs de coagulation et autres molécules pour prendre soin d’elle et de ses grossesses… N’est-ce pas cela être parent : prendre soin de ses enfants ?

Alors, voilà, ces pensées romantiques ne me ramèneront pas mon fils, ni d’ailleurs ne me rendront plus supportable le fait de l’avoir perdu, mais en cette semaine de la Toussaint, horrible et si triste anniversaire de sa mort, j’ai pourtant une pensée émue pour ces 3 personnes qui, sans avoir jamais connu Thomas, vivent désormais avec lui en permanence, pour ces parents autrichiens et leur fille qui, eux, doivent, comme nous, penser avec effroi à cet automne 2016 et remercier le coup du sort qui a amené notre fils sur leur chemin. Je suis certaine qu’ils ont aussi une pensée émue pour lui et pour nous ces jours-ci.

Les intertitres sont de la rédaction.