Opinions

Faut-il craindre, comme c’est le cas de la laïcité organisée, un nouveau débat sur l’avortement? Pourquoi donc crier de manière outrancière au retour de l’extrême droite ou du "fascisme" devant quelques centaines de personnes exprimant paisiblement une conviction partagée jadis par un grand agnostique, Jean Rostand, pour qui l’avortement était "un petit crime"? Et pourquoi ces mentors de la libération des femmes n’ont-ils pas réagi récemment devant la couverture du très peu bigot "The Economist" qui tirait un signal d’alarme à sa Une du 6 mars dernier: gendercide! Alerte à un nouveau génocide: celui du genre féminin. En Inde et en Chine, pays ou l’échographie sert de tribunal expéditif, le ratio est tellement déséquilibré (124 garçons pour 100 filles) que la conclusion est forcément terrible: il manque cent (!) millions de fillettes. Avortées ou assassinées sitôt nées sous une bien mauvaise étoile politique (ukase de l’enfant unique) victimes du surinvestissement sur le mâle; et de l’argent (la dot). Avec de terribles conséquences à venir, dont la frustration des hommes qui, ne trouvant plus de compagne, verront leur testostérone grimper de manière alarmante, et bonjour la jalousie, l’agressivité, les viols. Amin Maalouf évoquait déjà cela en 1992 dans "Le premier siècle après Béatrice". Son roman devient réalité.

Donc tout n’est pas réglé à jamais. Et puisque "La Libre" a fait une rétrospective de 20 ans, en voici une plus ancienne, éclairante, évoquant l’action de journalistes déterminés. Vous souvenez-vous des "343 salopes"? C’est ainsi que furent nommées par provocation, et avec leur aval, des vedettes du Tout-Paris (et donc de la France) qui osèrent dire: "Oui, j’ai avorté." Sous-entendu: osez donc me condamner maintenant! Et osez attaquer le journal, en l’occurrence le "Nouvel Observateur". Si vous le faites, nous crierons que la loi est injuste. Si vous n’osez pas, vous devrez reconnaître qu’elle est obsolète. Un petit chantage à la Clémenceau et son "J’accuse". Le but fut atteint, le cocotier bien secoué.

C’était en 1971. Le directeur, Jean Daniel, sollicita la signature de la directrice de "L’Express", Françoise Giroud, qui lui répondit en un éditorial cinglant qui résume encore aujourd’hui tout le débat(1). En déclinant l’invitation. Par pudeur? Pas seulement, vu qu’elle expliqua ensuite dans son autobiographie sa tentative d’avorter en pleine débâcle, celle de 40, seule, sans moyens, et bientôt sous Vichy qui guillotina une avorteuse: comme situation de détresse, qui dit pire? Elle refusa précisément au nom de la dignité des femmes, jugeant que, non, ce n’est pas un problème simple comme Daniel le prétendait, mais le plus compliqué qui soit, car "aucun ne met plus profondément en jeu la relation avec soi-même. Et avec l’Autre." Elle affirma toutefois que les femmes devraient jouir du droit de n’avoir ni courage, ni générosité, ni abnégation, ni folie, ni optimisme, toutes choses bien nécessaires pour avoir des enfants. Ajoutant que "oui, il faut abolir la législation répressive contre l’avortement, et délivrer les Françaises des grossesses-accidents, des enfants qui surviennent trop tôt pour être aimés, ce gibier à névrose, de ceux qui poussent trop tard dans le ventre d’une femme épuisée. Et que cessent les avortements clandestins." Elle ne signa pas car pour elle être une femme libre c’est d’abord se prendre en charge, donc utiliser des contraceptifs. "Sinon quoi? Douze avortements? Comme les pochards qui se mettent deux doigts dans la bouche pour vomir et pouvoir, un peu barbouillés, recommencer? Cela, c’est l’abdication pure et simple devant les hommes!" Comment lui donner tort, quand, 39 ans plus tard jour pour jour l’enquête de "La Libre" dit que 47 % des IVG sont dus à l’absence de contraception? Son plaidoyer vieillit donc bien hélas!

Que l’Eglise ne se pousse pas du col pour autant: la meilleure façon d’éviter l’IVG est donc évidente. Or, si l’on rejette ce qui, précisément, rend l’avortement caduc, comment être crédible?

(1) "L’Express" du 12 avril 1971.