Opinions

Les aficionados rendent grâce à saint Neymar, saint Messi et saint Ronaldo. Les grandes Coupes sont nos grand-messes et la communion est partout. Une chronique de Xavier Zeegers.


Le foot ne date pas d’hier, ni d’avant-hier, mais de toujours. Si le libéralisme fut inventé par le premier pêcheur qui monnaya son poisson, le foot fut créé par le premier gamin qui shoota sur un caillou, ce que nous avons tous fait. Il est probable qu’il fut inventé par des Quick et Flupke de l’Antiquité, avant que les Anglais ne le codifient, polissant ainsi le premier bijou de leur Empire. "Jeux de mains jeux de vilains", dit l’adage, or le génie de ses concepteurs fut précisément de laisser toute la place aux coups de pieds, vicieux parfois, mais qu’importe (les cartons jaunes et rouges ne furent inventés qu’en 1970, par l’arbitre anglais Ken Aston) pour ne laisser qu’un seul artiste polyvalent sur la scène : le gardien de but qui a le droit de tout faire avec élégance, étant l’ultime rempart intouchable. L’honneur fut sauf et le jeu devint presque propre.

Le succès absolu du foot, insurpassable, tient dans sa contradiction interne surmontée par l’alliance des contraires. Sport sophistiqué (ah ! ce hors-jeu, qui tue le jeu mais aussi oblige à le construire), et cependant pratiqué par des soudards, des clans, bandes, régions et nations, avec leurs hordes fanatisées, mais il est aussi ce ballet attendrissant du papa jouant avec son fiston sur la plage ou dans le jardin. Les joueurs pros décochent des missiles symboliques vers la cible en frappant ou caressant le ballon, se déhanchent par leurs feintes ou déclenchent des coups de génie suscitant l’admiration des poètes; ainsi Cocteau évoquant "l’intelligence en mouvement".

Sport d’adresse, il peut briser un adversaire à vie tout comme susciter l’admiration. Sport de subtilité il s’ouvre aux gentlemen (Gary Lineker, Pär Zetterberg) autant qu’aux voyous et aux ruffians (la liste serait trop longue). Sport de contrôle, il reste tributaire d’un coup de vent, d’une glissade, d’un rebond, d’une frappe sur le cadre ou dans le mille, à quelques centimètres près. Ainsi va la vie avec ses mauvaises passes, ses tours de passe-passe et ses moments de gloire ou d’amertume.

Ce sport nous rassemble car il nous ressemble. Les moins chauvins aiment retrouver l’honneur perdu de leur nation en à peine 90 minutes et sans trop de morts. Ce sport décerne à une nation le titre de champion du monde comme il rend sa fierté au cancre de l’école qui marque dans sa cour de récréation. C’est souvent David contre Goliath, et pourtant non, ce n’est pas forcément le meilleur qui gagne à la fin. Le foot a ses traîtres - les arbitres achetés, ou à canne blanche, ou incompétents, voire les trois à la fois (Peter Prendergast en 2002) et ses martyrs - ainsi l’équipe de Manchester United périssant dans un crash aérien. Et ses hérauts symboliques : l’équipe anglaise de Bobby Charlton terrassant pour de bon l’ex-ennemi à Londres, au Mondial 1966. Exit le blitz.

Le foot est la dernière religion du monde. Il est sacré parce qu’il nous fait passer subitement de l’enfer au paradis (et inversement) sans que la morale y soit pour quoi que ce soit, parce qu’un Dieu juste et d’Amour n’est pas nécessaire, et que ses saints contemporains ne doivent pas être exemplaires : qu’ils nous ravissent suffit, et leur octroie d’emblée une béatification populaire. Partout, des aficionados rendent grâce à saint Neymar, saint Messi et saint Ronaldo. Les grandes Coupes sont nos grand-messes, et la communion est partout, pour tous, supportrices incluses, sexy et extatiques, que les caméras de télé débusquent et déposent sur l’autel de leur audience. Financièrement, c’est évidemment une corne d’abondance, avec ses magouilles, ses tricheries, ses excès. Mais qu’importe : cette corne-là console tous les cocus de la vie… du moment que leur équipe gagne !

Pour ce qui nous concerne… J’observerai cela avec calme, sans mettre des chaussettes aux rétroviseurs de ma voiture déjà outragée par les travaux et la voirie bruxelloise. J’attends juste du beau jeu et quelques joies de bon aloi sans hystérie collective. En espérant qu’un jour nos plus estimables savants qui honorent aussi - et même davantage - notre pays seront aussi populaires que les Diables. Mais ce n’est bien sûr qu’un vœu pieux…

xavier.zeegers@skynet.be