Opinions La crise immobilière américaine n’a pas dix ans, mais déjà certains veulent en oublier les enseignements par myopie ou par calcul politique.
Une chronique d'Etienne de Callataÿ (1).


Forte des expériences des crises immobilières qu’ont connues dans la décennie écoulée les Etats-Unis, l’Espagne ou notre voisin immédiat, les Pays-Bas, la Banque nationale de Belgique (BNB) a recommandé que soit relevée l’exigence de fonds propres imposée aux banques pour les prêts hypothécaires dépassant 80 % de la valeur des biens gagés. A priori, il s’agissait là d’une décision à la fois technique et de prudence, cela n’a pas empêché que la question débarque dans le champ du débat public sous l’angle de l’exacerbation de l’accès à la propriété pour les "jeunes ménages". Même si la décision politique a été prise de ne pas suivre la recommandation, il peut être instructif de revenir sur cet épisode qui a agité le landerneau politico-économique belge francophone pendant quelques semaines. Trois angles d’observation sont offerts.

Sur le plan économique, la mesure se justifie pleinement au regard des dégâts collectifs que provoque une crise immobilière se doublant d’une crise financière. L’immobilier a beau être perçu comme un placement sûr, le taux de défaut sur les prêts hypothécaires a beau avoir été faible dans le passé et la perte subie par les établissements de crédit en cas de défaut a beau avoir été jusqu’à présent limitée, les risques pour la stabilité financière sont loin d’être nuls. De plus, la mesure proposée par la BNB n’avait rien d’excessif. Tout au plus aurait-elle pu induire un alourdissement du montant des mensualités concernées de l’ordre de 1 à 2 %. Et encore, il faut tenir compte des effets favorables qu’elle aurait eus sur la solidité de nos banques, de l’absorption de la mesure dans une modération du rendement des fonds propres des établissements de crédit et de l’incidence sur les prix de l’immobilier. En effet, qui dit crédit hypothécaire plus cher dit, ipso facto, prix de l’immobilier moindre.

Sur le plan politique, si la BNB n’avait pas dû obtenir l’aval du gouvernement fédéral, la mesure serait vraisemblablement passée sans faire de vagues. Ici, l’opposition a voulu embarrasser la majorité et celle-ci n’a pas osé faire le pari de la pédagogie. La technocratisation de la décision politique n’est pas un idéal - comme le montre le désamour des citoyens envers une Europe qui a trop penché dans cette direction - mais l’instrumentalisation du sujet par différents partis ne plaide pas pour s’en écarter. Par ailleurs, à l’heure où il s’agit à la fois de renforcer la coopération européenne et internationale et de simplifier les modes de fonctionnement des autorités publiques, une voix francophone s’est même fait entendre pour demander la régionalisation de la compétence en la matière !

Sur le plan des principes, l’épisode ne fut guère glorieux. On a vu à l’œuvre la tentation malfaisante du calcul politique et la démission face à l’exigence d’explication aux citoyens. On a observé une falsification des faits, certains cherchant à imputer au gouvernement en place la difficulté d’accéder à la propriété, et d’autres allant jusqu’à prétendre que celui-ci allait bannir certains crédits hypothécaires. On a entendu, en perdant toute cohérence idéologique, un ministre libéral flamand souhaiter que l’Etat se porte garant de la tranche la plus risquée des prêts hypothécaires.

Faciliter l’accès à la propriété d’un logement décent, aux bonnes performances énergétiques et n’exigeant pas d’interminables navettes, est une priorité politique. Elle passe d’abord par une stratégie d’offre immobilière ambitieuse et par une fiscalité intelligente, pas par le laxisme dans la régulation du crédit hypothécaire. Puisqu’il s’agit de foyers à soutenir, osons admettre que l’incendie peut prendre même là où on ne l’attend pas, et déplorons que certains les aient utilisés pour en faire des foyers de discorde.

(1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu