Opinions

Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise.


C’est la rentrée. L’occasion de stimuler la créativité, pourquoi pas, dans le cadre d’un cours de français. Si on vous dit "Le dompteur a été manger", vous comprendrez mieux en l’écrivant. A vous.

Pendant la guerre, Boris Vian était ingénieur au bureau français de normalisation et il s’y ennuyait sans doute un peu. Affecté en 1942 à la division "verrerie", il devait décrire les justes mesures pour la taille des flacons et autres goulots de bouteille ! Pour échapper à cette prison de chiffres, il décida de jouer avec les mots. Il rédigea Vercoquin et le Plancton, un pastiche de l’administration qui l’employait, où des fonctionnaires obsédés par les règles et les standards doivent entre autres définir les normes des surprise-parties (type de bâtiment, revêtement anti-vomi, local intime pour les couples pris par un désir soudain, etc.)

Sa passion pour l’écriture ne le quittera plus, tout comme son plaisir de jongler avec les mots.

Et quand dans son livre "Les Bâtisseurs d’Empire" paru en 1959 Boris Vian fait dire à un de ses personnages "Je me demande si je ne suis pas en train de jouer avec les mots. Et si les mots étaient faits pour cela ?", on peut se demander s’il s’agit de fiction ou d’autobiographie.

Cette phrase est devenue depuis citation, tant sont nombreuses les occasions de l’évoquer. Les mots sont en effet le matériau privilégié de l’intellectuel qui souhaite briller, de l’avocat qui cherche à échapper à un piège, de l’écrivain qui veut faire rire ou du philosophe friand de paradoxes. Tous peuvent jouer avec les mots, tous peuvent jouer sur les mots, car le potentiel ludique du vocabulaire est illimité.

Mais finalement, Boris Vian ne s’est-il pas trompé ? Ne serait-ce pas plutôt l’inverse ? Les mots ne jouent-ils avec nous ? On pourrait le croire à voir le nombre de fois dont ils se moquent de notre difficulté à les trouver, à les organiser dans une grammaire, à les traduire dans une langue éloignée. Les mots ne rient-ils pas en continu des malentendus qu’ils causent et de la confusion qu’ils créent ?

Les mots se moquent de nous, car ils refusent de dire bien les choses. Comme l’a bien mis en évidence Ferdinand de Saussure, ils sont constitués par des sons qui isolés ne veulent rien dire, comme Chà ou Po. Ensemble ils constituent un signifiant qui pointe vers une chose signifiée, le chapeau, qui lui est bien connu. Entre le signifiant et le signifié, le lien est fort mais il échappe à la logique.

-Le lien est fort. Pris séparément ni le signifiant (les sons) ni le signifié (l’objet) ne suffisent, c’est le rapport qui existe entre les deux qui constitue le fait linguistique. de Saussure les compare aux deux côtés d’une même feuille dont "on ne peut découper le recto sans découper le verso".

-Le lien échappe à la logique, le signe est arbitraire. Il n’y a pas de raison qu’un chapeau s’appelle comme cela. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler peaucha ou frimagoul. Arbitraire ne signifie pas que le locuteur puisse choisir le signe qui lui convient, mais plutôt que le choix du signe résulte d’une convention contingente souvent bien ancienne. A part quelques exceptions qu’on appelle onomatopées : quand on entend le mot "miauler", on entend un chat qui veut attirer l’attention. Quand on entend le mot "zézayer", on entend une personne qui a un défaut de prononciation. Mais cela reste des exceptions. Le langage semble avoir peur de la logique. Le français préfère dire "éternuer" que "atchoumer" . Dommage, ce serait plus facile !

Ambiguïté à l’étage du dessus

Les mots se moquent de nous parce que leur sens évolue. L’ Occident par exemple est un concept qui a pris au moins six sens différents depuis l’Antiquité. Tout comme atome dont Démocrite parlait sans savoir de quoi il parlait.

Les mots se moquent de nous car leur sens peut être multiple. Le mot vaisseau peut aujourd’hui désigner à la fois une navette spatiale et une artère du corps humain !

Même quand les mots ne sont pas susceptibles de malentendus, ils continuent à nous narguer car l’ambiguïté reste possible à l’étage du dessus, celui de la phrase. Comment comprendre

Il parle de son voyage avec Amélie ?

Le problème semble sans solution car même si les phrases pouvaient elles aussi échapper à toute ambiguïté, il restera toujours la question du contexte

Il analyse cela comme un comptable

Est-ce un compliment ? Ou un reproche ? Ou une moquerie ?

Parfois l’ambiguïté est orale et peut disparaître grâce à l’écrit

Le dompteur a été manger

Parfois l’ambiguïté est écrite et peut disparaître grâce à l’oral

Mes fils sont détendus

Mais souvent elle ne peut être levée sans information complémentaire

La petite brise la glace

Où est la logique dans tout cela ? Nulle part !

Une langue naturelle est nécessairement approximative, ambivalente, floue. Et risquée !

Savant compromis, quel est l’adjectif ?

Un simple épithète peut nous conduire à attribuer à une réalité des propriétés qui ne lui appartiennent pas. Car si un "comédien belge" est à la fois comédien et belge, que dire d’un futur comédien ? Est-il un comédien ? L’expression "présumé coupable" est emblématique de cette difficulté puisque l’un exclut l’autre !

Dans certains cas on peut même se demander quel est l’épithète. Quand on parle d’un savant compromis, quel est l’adjectif ? Donald Trump était qualifié récemment dans ce journal de candidat milliardaire. Mais qui n’est pas candidat à devenir milliardaire ?

Il y a les jeux de langage, mais il y a également les jeux du langage. Les mots s’amusent, ils sont espiègles. Ils se savent trop peu nombreux pour refléter en détail une pensée nuancée. Ils se savent trop rigides pour décrire de manière précise un monde fluctuant. Les mots s’amusent à nous imposer des choix de toute façon insatisfaisants et à nous désespérer de trouver le substantif parfait ou l’adjectif idéal.

Les mots nous font souffrir car le langage est logiquement défectueux. Nous lisons, vous lisez, nous disons, vous disez ? non, me dites-vous.

Nous croyons jouer avec les mots mais ce sont eux qui se jouent de nous.

Qu’on se le dise !

(1) Dernier ouvrage paru : "Les philosophes dans le métro" Ed. Le Pommier Avec Anne Mikolajczak.