Opinions

J’ai trouvé ces lignes dans l’édito de la dernière livraison d’un magazine féminin mensuel réservé à la Belgique. Un magazine féminin est une publication remplie de pages de publicité entrelardées de quelques articles [?] qui a pour but de faire accroire à ses lectrices (et lecteurs, car ils sont plus nombreux qu’on ne le croit) que les seuls soucis des femmes consistent en la dernière mode, leur ligne, leur hâle, leur poids, la vie des pipoles, et d’autres choses de la même eau. Pour vendre cette pacotille, il faut recourir à une langue spéciale, une newspeak (novlangue, rappelez-vous Orwell) faite pour. En voici donc un échantillon : "Eh oui, les filles, on l’a vu sur les catwalks, c’est écrit partout et il y a même des magazines qui castent des tailles 44 pour faire leur cover. ( ) Mes sœurs de beurre, ne tombez pas dans cet énorme panneau qui veut nous faire croire que le must feel, cet été, c’est le Feel fat. Totally faux." Pour votre gouverne, il s’agit d’un supposé engouement bien dans l’air du temps en faveur des femmes plus rondes que les cure-dents anorexiques dont Monsieur Lagerfeld, un grand humaniste, fait son ordinaire. Ce ne serait qu’arnaque, poudre aux yeux et mensonge médiatique. Les caissières de Carrefour qui vont recevoir leur C4 seront bien heureuses de voir ainsi dénoncer une telle supercherie.

Non, il ne s’agit pas de la énième déploraison du succès croissant du franglais, même s’il est vrai que la tache anglophone peut légitimement inspirer davantage d’appréhension que la tache francophone sur le sol sacré de la flamande parcelle de B-H-V, ce passe-temps pour nationalistes bornés. Ma ringardise bien connue va cette fois s’accrocher à un autre aspect de la question, que j’hésiterai à appeler linguistique, tant cette chose, chez nous, évoque plutôt d’obscures et interminables querelles tribales. Je m’en prendrai au respect que tout locuteur devrait vouer à sa langue, peu importe laquelle. Car si des emprunts à d’autres langues ne doivent pas nécessairement être maudits, se précipiter à clavier ouvert dans le sens de la destruction de celle-ci ne me semble pas la meilleure cause à défendre. C’est que l’enjeu véritable est d’une tout autre taille.

Notre éditorialiste anglicisante partage avec entre autres les thuriféraires de l’ultralibéralisme le souci de ne pas rater la dernière manie linguistique, celle qui ne vous classera pas dans les has been (qu’on se rassure, je l’ai fait, comme on dit à Bruxelles, "par en exprès"), les maniaques périmés qui continuent à croire qu’il existe une grammaire, une syntaxe, un lexique dignes de considération. En ces temps de célébration de l’inculture générale, lorsque des bribes de rap et Mozart, c’est kif-kif, quand un clip de pub est trouvé plus fun (voir plus haut) qu’un film de Fellini, alors que l’on prend Christine Angot pour un écrivain (pardon une écrivaine) et que la politique n’est plus qu’une affaire de pipelette, il va de soi qu’on peut écrire n’importe comment, et que plus ce sera n’importe comment, plus ce sera cool (re-voir plus haut).

La langue de la pub et des magazines branchés n’est que la musiquette d’accompagnement d’une vision du monde où doivent triompher le show et le glam (idem). Laissons les choses barbantes aux barbons encore capables de pratiquer l’imparfait du subjonctif ! Mais qu’on ne s’y trompe, la tendance (mot branché s’il en est) n’est innocente qu’en apparence. Derrière la novlangue dans laquelle s’écrit et se parle le discours apologétique d’une société où la reine consommation, bien que se donnant les airs de se décliner sur une multitude de variantes, reste une et indivisible, c’est une société sans colonne vertébrale autre que celle que feint de lui procurer l’argent-roi qui s’avance masquée. Et tant pis si la plupart des fashion victims (idem, encore), ne sont pas capables de ressembler à Jennifer ou Angelina, ou de "frimer en tiag" quand la "country botte devient city boot" (extrait au hasard du même magazine). Il restera, pour ceux et celles qui se gavent de ce genre de presse, la solution des anti-dépresseurs et des gourous spécialisés en contemplations ombilicales. Pendant ce temps, "1984" lui-même paraît de plus en plus dépassé.