Opinions Une chronique de Charles Delhez

Il y a hélas beaucoup de notes en rouge sur notre bulletin. Nous apparaissons comme l’espèce la plus dangereuse. Cette puissance de destruction ne serait-elle cependant pas l’envers de notre puissance de construction ?

Les animaux font de plus en plus parler d’eux. Avec son dernier livre, Frédéric Lenoir publie une lettre ouverte à leur adresse. Quant aux règles religieuses de leur abattage rituel, elles divisent l’opinion publique.

Que les animaux nous soient supérieurs en de nombreux domaines est une évidence. Essayez de courir aussi vite que le guépard ou de voler aussi haut que l’aigle. Mais il n’y a pas que des prouesses physiques. Ils ont aussi des sentiments (sinon pourquoi s’attacherait-on aux chiens ?) et une intelligence, si du moins on accepte qu’il y a bien des formes de "cognition".

Serions-nous trop bêtes, se demande le célèbre éthologiste Frans de Waal, pour comprendre leur intelligence ? De leur intelligence, de leur conscience, de leurs sentiments, nous n’en saurons rien tant que nous ne nous serons mis dans leur tête. Mais on ne peut conclure qu’ils en soient totalement dépourvus. Reste la question de la conscience de soi, mais qu’est-elle précisément et qu’est-ce qui nous permet de dire qu’ils ne sont pas conscients ?

L’homme "mesure de toute chose" et au centre de tout fait maintenant sourire. Nous devons aujourd’hui partager avec eux ce qui, jadis, nous paraissait être notre spécificité, ainsi les outils et même la compassion. Il y a manifestement une continuité entre le monde animal et nous, mais aussi, je crois, sur certains points, une différence importante de degré, comme entre l’eau et la glace. Quand la température fraîchit, des paillettes apparaissent à la surface de l’étang; mais à un moment donné, on peut marcher sur la glace.

Chaque espèce a cependant valeur en elle-même, indépendamment de nous, dirait le pape François qui souligne que la Bible ne donne pas lieu à "un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures" ("Laudato si’", 68).

Où donc trouver notre véritable spécificité ? Dans la spiritualité, le langage symbolique, l’art, me semble-t-il. Mais là où se manifeste de manière majeure la transcendance de l’homme, c’est dans sa capacité de revenir sur lui-même, sa conscience réfléchie (non seulement il sait, mais il sait qu’il sait) - et dans son expérience de l’obligation morale, là où des valeurs s’imposent à lui.

Même s’il y a continuité avec l’animal, la différence de degré est telle qu’elle fait la différence. Mais de responsabilité et non de domination.

C’est finalement au niveau éthique que se situe notre marque de fabrique. Au nom de certaines valeurs, les humains acceptent des devoirs, même vis-à-vis des animaux. La réciproque n’existe que peu.

Même s’il y a des signes annonciateurs dans le monde animal, l’homme est davantage capable de "se renoncer" et de donner priorité totale à l’autre, de faire passer ses enfants avant lui, d’accompagner les plus démunis, d’accueillir les étrangers. Rien ne l’y oblige, mais il perçoit cet appel et il lui arrive - bien plus souvent qu’on le croit - d’y répondre.

L’histoire humaine n’est pas que celle des guerres, mais aussi de l’héroïsme au quotidien. Et, qui plus est, le champ de cette responsabilité est vaste, dépassant ce que nous pouvons voir et toucher ici et maintenant. À l’heure de la mondialisation, en effet, nous avons souci de l’humanité entière et la nouvelle conscience écologique responsabilise vis-à-vis de l’extinction des espèces en cours et de l’avenir de la Planète.

Face à la mort, nous nous sentons encore responsables de ce qui adviendra après nous. Le chien aime son maître, mais ne se soucie pas de l’avenir de la Terre ni de l’humanité.

Il y a hélas beaucoup de notes en rouge sur notre bulletin. Nous apparaissons comme l’espèce la plus dangereuse. Cette puissance de destruction ne serait-elle cependant pas l’envers de notre puissance de construction ? Si l’homme n’est plus la mesure de toute chose, il est de plus en plus le gardien du jardin. Serons-nous à la hauteur ?