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N'est-ce pas cher payer, que de ne pouvoir défendre Israël qu'au prix du démantèlement de l'identité juive, de la perte de ses valeurs humanistes et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme?

Psychanalyste et anthropologue (*)

P remière scène. Bruxelles. En 1999, au nouvel an berbère, à l'occasion des Grandes Nuits du Ramadan, sous les cintres d'un théâtre flamand, se produisait -guitare en fête- Lili Boniche. Né 78 ans plus tôt, de parents juifs issus de petite Kabylie, le petit Elie avait grandi dans la débrouille de la basse casbah d'Alger. Depuis lors, il n'avait cessé de chanter, mélangeant souvent, couplet après couplet, paroles en français et dialecte arabo-algérois. Dès l'âge de quinze ans, bien formé à la pratique de l'oud et d'une très ancienne musique, Lili était déjà vedette de la jeune radio algéroise. Ce soir-là au Beursschouwburg, après tant de péripéties, il était accompagné par Maurice el Médioni qui enfilait sur des touches blanches et noires les perles de la musique andalouse.

Il y a bien longtemps, au XVe siècle, les musiciens arabo-andalous n'avaient pas attendu la chute du royaume de Grenade pour se réfugier en Afrique du Nord. Gardien d'un classicisme nostalgique, leur art s'était transmis par la parole et par l'oreille, de maître à élève, au risque de se perdre et quelquefois de se figer. Mais cette nuit-là, dans ce théâtre flamand, par la grâce du décalage -judéo-franco-algérois- c'était pure jubilation! Dans un miracle tenant de l'évidence, au rythme d'une musique réinventée par un Juif maghrébin, une improbable cohorte de Flamands, Wallons, Turcs, Marocains, Bruxellois de souche, Arabes et Juifs de toutes origines, s'était mise à danser au pied de la scène du vieux théâtre.

En sortant, j'avais réalisé pour la première fois la perte causée par l'exode des Juifs des pays de culture arabe. Depuis lors, en feuilletant les bédés de Sfar, j'éprouve une tendresse particulière pour «le chat du rabbin» (qui ne parle plus mais n'en pense pas moins). Evoquant cette danse avec un ami kabyle, au coeur du Djurdjura, il me répond: «Mais tu sais, sur les vingt-quatre noubas (thèmes principaux) de la musique arabo-andalouse, douze se sont perdues... et les douze autres nous ont été transmises par les musiciens juifs.»

Deuxième scène. Berlin. Trois ans plus tard, au coeur du musée juif, dans la poignante architecture de Libeskind, je me rends compte soudain de la multitude d'artistes allemands du petit peuple (jongleurs, acrobates, musiciens de variétés, chanteuses de cabaret, illusionnistes...) engloutie dans le génocide. La créativité ne s'écrit pas qu'avec majuscule. Je me souviens alors des Comedian Harmonists. Fondé en 1927 par Harry Frommermann, au début des «années radio», ce groupe de six hommes incarna la quintessence de la musique de variétés allemande, jusqu'à sa dissolution par les nazis en 1935. Outre Frommermann, le sextet comportait deux autres Juifs, c'est-à-dire trois de trop. En 1930, «Veronika, der Lenz ist da» fut un véritable tube débordant des frontières de l'Allemagne. Leur interprétation berlinoise des «Gars de la marine» devait servir de calque au style des Compagnons de la Chanson. Cette façon de faire vivre la culture populaire en la décalant et en la réinterprétant, de donner saveur nouvelle à la cuisine locale, d'épouser la musique tzigane pour lui donner des enfants klezmer... est typique de la culture juive. Pollinisant les cultures dans l'entre-deux des exils, elle se garde pourtant des mélanges qui la feraient s'étioler. Le vieux fond nomade -bien antérieur à la diaspora- scelle une identité qui résiste aux longues traversées. Les rencontres qu'il permet vaccinent contre les paresses de la pensée.

Dans le mythe de la tour de Babel, le penseur israélien Yeshayahou Leibovitz (un sioniste religieux aux accents prophétiques) voit une allégorie dénonçant un totalitarisme susceptible d'écraser la pluralité des langues. Dans l'histoire en question, Dieu vient arranger les choses. Qu'en est-il aujourd'hui?

Troisième scène. Bar Mitzvah. Souvent frêle encore à treize ans, le garçon qui reçoit en ses bras les rouleaux de la Torah, hérite d'un message qui n'a rien de léger. Diffracté en d'innombrables règles, le sens peut néanmoins s'en résumer d'un trait. Sommé par un jeune impertinent d'en donner l'essentiel pendant le temps qu'on est capable de rester à cloche-pied, Hillel (un des grands sages du judaïsme, né à Babylone vers l'an 75 de l'ère ancienne) n'éprouva aucune difficulté: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. Voilà le tout de la Loi. Le reste n'est que commentaire» (Talmud de Babylone, Shabbat, 31a). C'est dans ce sillage que s'inscrit le devoir de mémoire dont hérite aussi, ce jour-là, le jeune garçon. Non point tant: «Souviens-toi que tu as été victime», mais bien plutôt: «Tâche d'en tirer des leçons d'humanité.»

Dans le rituel pascal, le récit de sortie d'Egypte rappelle la précarité des parcours. Il invite chacun à ne pas oublier son propre statut d'étranger. C'est dans cette foulée que chemine la haute silhouette du professeur Leibovitz quand il s'écrie: «Seigneur, libère-nous des territoires occupés!» Pour lui, ce serait cela aujourd'hui «Sortir d'Egypte». Ethiquement, le passé n'a de sens que tissé aux mailles du présent. L'intérêt des dires qui soutiennent l'identité, c'est qu'après avoir balisé le quotidien ils débouchent sur l'universel: «L'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Egypte. Je suis YHWH votre Dieu» (Lévitique, 19, 34). A ce degré d'exigence, peu importe ce que chacun voudra mettre sous le nom de «Dieu».

S'il est malchanceux, il est possible que les pas du jeune garçon croisent ceux d'un maître prêt à lui expliquer comment la Torah interdit non pas l'«homicide» (lo ta'arog) mais le «meurtre» (lo tirtzakh). Il y a tant d'excellentes raisons de tuer! Sous une meilleure étoile, il rencontrera plutôt rabbi Nachman (1772-1810), toujours soucieux de rappeler qu'«il est interdit d'interdire d'espérer!». Il ajoutera peut-être qu'au temps des origines, l'alimentation carnée n'était déjà qu'une concession. En effet, «tuer» -même un animal- ne va pas de soi, pour la bonne raison que le sang équivaut à la vie, et que la vie appartient à Dieu. D'où l'interdit général du sang. Les temps messianiques d'ailleurs, tout comme l'Eden, sont végétariens: «Le lion mange de la paille comme le boeuf», «le chevreau dort côte à côte avec la panthère» (Isaïe, 11, 6-7)... même si rabbi Allen concède à Woody que «le chevreau ne dormira que d'un oeil».

Quatrième scène. Sionisme. Ce sont les grands pogroms de Russie, à la fin du XIXe siècle, qui précipitent le désir d'un Etat sûr pour les Juifs. Dans l'élan sioniste, tout l'éventail des tendances politiques et religieuses juives se voit impliqué, sur fond du dépeçage des restes de l'empire ottoman par la Grande-Bretagne et la France. Le génocide rend le mouvement irréversible. Puissance mandataire, la Grande-Bretagne souffle longtemps le chaud et le froid. L'approbation du partage de la Palestine par l'Onu en 1947, suivie de sa confirmation des frontières de 1967, donne à Israël sa pleine légitimité.

Malheureusement pour le jeune Etat, sa création sous la houlette des puissances européennes fait identifier le flux migratoire sioniste à une résurgence du fait colonial -ceci à une époque où s'amorce un processus mondial de décolonisation.

Les populations juives quant à elles fuient un univers où la démocratie, le respect des différences, n'était pas vraiment à l'ordre du jour. Pour beaucoup d'immigrants, il est par ailleurs difficile de faire la différence entre Eretz Israël (un territoire mythique branché sans solution de continuité sur les récits bibliques et quelques avatars de l'histoire romaine) et la réalité géopolitique d'un jeune Etat, protégé par le droit international mais exposé à la colère de ceux que son émergence a spoliés. Rêvant de démocratie sans se doter d'une constitution, progressivement asservi à la logique des militaires et aux fantasmes des «religieux», prisonnier des enjeux de la guerre froide comme de ceux de l'antiterrorisme, Israël finira par ne plus croire qu'à la force. Abusé par les succès du fait accompli sous l'égide du «deux poids deux mesures», confondant dans la foulée l'étoile de David avec celles de la «bannière étoilée», il sera amené à galvauder de plus en plus systématiquement ses occasions de paix.

Cinquième scène. Le génocide des liens. Il semble paradoxal qu'un Etat qui doit tant pour son existence au droit international, méprise à ce point les institutions qui en sont les gardiennes, à commencer par l'Onu. Il apparaît étrange que la diaspora soutienne Israël d'autant plus aveuglément qu'il s'engage dans l'autodestruction. Du moins aujourd'hui, car ce ne fut pas toujours le cas. Ainsi, les premiers crimes de guerre d'Ariel Sharon 1957) suscitèrent-ils un vif tollé au sein de la communauté juive américaine. De nos jours, par contre, tout se passe comme si la rhétorique guerrière des Etats-Unis (instrumentalisation idéologique du terrorisme), conjuguée aux effets post-traumatiques du génocide (cicatrices transgénérationnelles régies par la seule émotion), ne laissait que peu de place à la pensée. Il n'est jusqu'aux commémorations -supposées garder la mémoire- pour brouiller les repères. A un point tel qu'en 1995, les chefs d'Etat européens, réunis à Auschwitz, laissent exterminer Srebrenica au moment même où ils célèbrent, en grande pompe, la libération des camps. Pour être vidée de son sens, cette cérémonie n'en est pas moins riche d'enseignement.

Mais il y a plus profond qu'un tel détournement. Pour ceux qui ont échappé à l'extermination (les survivants par rapport aux morts, les rescapés par rapport aux déportés), tout se passe comme si le nombre incalculable des «six millions» ne cessait de faire écran. Comme si le décompte de l'horreur pouvait dissimuler la profondeur de la blessure. Heureux sans doute, ceux qui ont pu passer par la maille du filet. Mais dans quel monde débouchent-ils, sinon dans celui du génocide des liens? Là où font défaut tout à coup les réalités les plus ordinaires et les plus essentielles: celles qui permettent de confier sa peine, apprivoiser sa perte, sortir peu à peu de la sidération. Une famille, des amis, une langue partagée, une communauté, un cimetière, quelques rituels dans la proximité quotidienne de la vie... Face à ce vide, on n'arrive parfois qu'à se murer. Ce n'est qu'après-coup -dans sa propre existence ou celle de ses enfants- que se rouvre parfois avec rage et douleur le livre de l'abomination. Dans celui-ci, l'épisode de la trahison par les voisins n'est pas le moindre. Il est difficile alors d'échapper à la confusion, et de ne pas prendre un jour Yasser Arafat pour Hitler, et Yitzhak Rabin pour un nazi.

Sixième scène. Une terre sans peuple. Peu à peu, l'horreur du vide s'exorcise au fil de ce qu'on a pu retrouver: le retour à la religion avec ce qu'il offre de bien-être identitaire et communautaire, l'antisémitisme comme un vieux vêtement qu'on déteste mais où l'on retrouve ses marques, et bien sûr Israël -l'«Etat hébreu»-, là où confluent mythe des origines et promesse d'un sûr ancrage. Pour la diaspora, ce que représente l'Etat Israël est sans commune mesure avec sa réalité. Comment ne serait-elle pas prisonnière elle aussi du déni sur lequel repose sa fondation? Mais la loi du silence étrangle l'avenir, et elle ne peut se rompre de l'extérieur. C'est pour cette raison que la diaspora, malgré tout, reste bien placée pour aider Israël à traverser la violence de ses origines. Car c'est là et nulle part ailleurs, dès l'achat de terres vidées de leurs habitants, que furent plantées les graines du Hamas et du Hezbollah. C'est là, dans le temps suspendu du déni et de la diabolisation de l'adversaire, qu'elles ne cessent de croître. Peu importe, à ce niveau, qu'elles aient été plus tard arrosées par d'autres.

Le vieux slogan sioniste «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre» repose sur la négation même de l'autre. Il ne cesse de se conjuguer en d'innombrables variations, verrouillant chaque fois un peu plus la rage et le désespoir. Comment supporter une loi qui invite certains à «revenir» en un lieu où ils n'ont jamais été (sinon symboliquement), tout en interdisant le retour à ceux qui en ont été chassés? Dans ce contexte, s'il a résisté au désespoir, quelle autre issue que la haine pour un habitant de Gaza, spolié, humilié, maltraité, sans recours aucun, ni à une armée, ni au droit? Une telle remarque, j'en suis conscient, déclenche le plus souvent une riposte du style: «Vous justifiez le terrorisme!», ou «C'est encore la faute aux Juifs!». Cette réaction d'autodéfense protège l'interlocuteur du risque de penser. De cette façon, ce que représente Israël ne sera jamais entamé par ce que fait Israël. N'est-ce pas cependant cher payer, que de ne pouvoir défendre «l'Etat juif» qu'au prix du démantèlement de l'identité juive?

Il est douloureux certes d'avoir à faire le deuil des images qui ont redonné sens à la vie. En l'occurrence, ce deuil est d'autant plus difficile que les idéaux de l'épopée sioniste étaient loin d'être méprisables. Il s'est agi d'un véritable mouvement de libération. Mais le devoir de mémoire, dans l'éthique juive, porte précisément sur le fait que l'opprimé peut devenir oppresseur à son tour. Pratiquement, il n'est pas difficile de rencontrer la radicalité des faits. Il suffit d'un ticket pour Ramallah, Qualquilya, Kan Younès, et de feuilleter aux check-points un ouvrage de Benny Morris (un historien pas vraiment de gauche), ainsi que le «journal d'un combat pour la paix» de David Shulman (Ta'ayush), enrichi de quelques pages d'Amira Hass ou de Gideon Lévy (glanées dans les colonnes du Ha'Aretz mais aisément accessibles en français).

Septième scène. Europe. Cassé il y a peu, l'arrêt de la cour d'appel de Versailles, qui condamnait Edgar Morin et ses cosignataires pour «diffamation raciale», portait à son comble la perte des références et l'instrumentalisation de l'antisémitisme. Car Morin, s'il apostrophe Israël (dans un article du «Monde»), le fait surtout en tant que juif, et parce qu'en regard des valeurs juives il est des dérives qu'on peut comprendre sans pour autant les admettre. Ces dérives minent aujourd'hui la société israélienne de l'intérieur et font de ce pays le plus grand producteur mondial de haine contre les Juifs. Déplorer ces errances plutôt que les contenir, privilégier l'Etat d'Israël sans faire respecter les clauses des contrats, budgétiser la réparation de dégâts qu'on ne fera rien pour empêcher (Ramallah, Gaza, Beyrouth), c'est contribuer au naufrage du pays qu'on a contribué à créer. C'est pratiquer un antisémitisme de fait. Or, voilà l'attitude de l'Union européenne. Notons que le mot «attitude» ne surgit pas par hasard. Il semble qu'on évolue ici en deçà de toute ligne politique, dans un registre où l'absurdité des conduites ne peut s'éclairer que par le désordre des consciences. Car si l'Etat d'Israël se refuse à reconnaître la violence continuée de sa fondation, les pays européens n'ont jamais fait qu'effleurer celle de leur propre collaboration à la solution finale. Ainsi, au fil de la mauvaise conscience, le génocide ne cesse-t-il de se poursuivre par d'autres voies, ruinant les liens avec l'autre comme avec soi-même.

Rien de plus menacé pour l'heure que le fragile entre-deux où se trame la culture juive. Rien de plus destructeur pour Israël que ses propres capacités de destruction. Il n'est pire abandon pour les Israéliens que le feu vert donné par l'Europe à leur dérive. Il n'est pire destin pour l'«Etat juif» que son instrumentalisation par les Etats-Unis. A ce jour, en Palestine étranglée, en Liban dévasté, en diaspora aveuglée, c'est la conscience juive qui s'anéantit sous nos yeux.

* Psychologue et anthropologue de formation, Francis Martens a publié divers papiers concernant l'anthropologie du judaïsme ainsi que celle du racisme et de l'antisémitisme. Il s'est notamment attaché à l'étude de la kashrout (règles religieuses normatives en matière d'alimentation), et à celle des fondements universels de la xénophobie et de la figure du bouc émissaire. Il a participé à ce titre au volume d'hommage à Léon Poliakov: «Le racisme: mythes et sciences» (éditions Complexe). Il s'est associé activement, il y a quelques années, à l'Appel à la vigilance lancé par quelques intellectuels français, et qui visait à mettre en garde contre la banalisation des propos négationnistes.