Opinions

Un témoignage de Marie B., 33 ans, maman et auteure du blog "Le jour où".

Qu’est-ce qui pousse un parent à secouer son enfant ? Comment peut-on en arriver à cette extrémité, à faire du mal à la chair de sa chair, à avoir ces gestes violents sur son bébé ? La société juge : "Il ne faut pas faire d’enfants, si vous ne supportez pas les inconvénients" ; "On est tous passés par là", "Les parents de maintenant sont fainéants, ne supportent plus les contraintes".

Ces paroles renvoient l’idée qu’avoir un enfant est forcément épanouissant, et que lorsque cela n’est pas le cas, ce n’est pas normal. Cachez-vous, honteuses mères (ou pères) qui pleurez. Masquez vos larmes par des sourires, votre désarrois par des paroles gaies.

Mais que fait la société pour essayer de détecter quand un parent n’arrive plus à assumer son rôle de parent ? La plainte n’est-elle pas, justement, la manière d’extérioriser ce qui ne va pas ? Comment savoir que quelque chose coince dans les rouages de la maternité, si les personnes concernées se taisent et restent seules dans leurs souffrances ?

De plus en plus de tabous sont brisés, et c’est une grande avancée : des bloggeuses et des anonymes reconnaissent que la maternité peut être difficile, qu’un enfant n’est pas qu’une succession de petites joies. On en parle sur des forums, entre copines, sur les réseaux sociaux.
NON, être mère n’est pas une sinécure pour tout le monde et NON, ce n’est pas anormal de ne pas être épanouie.

Une frontière fragile entre berçage et secouage

J’ai eu un premier enfant qui dormait beaucoup et pleurait peu. J’étais à mille lieues d’imaginer ce que mes amies, dont les enfants ne dormaient pas, enduraient. Les pensées qui viennent à l’esprit sont les suivantes : elle exagère. Ce n’est pas comme ça toutes les nuits, elle a bien peu de résistance ou encore, elle se plaint alors qu’elle a la chance d’avoir un bébé, d’autres n’ont pas cette chance.

Je ne dis pas que j’ai pensé cela pour mes amies, mais malgré tout, il est impossible de comprendre sans l’avoir vécu. A l’époque, lorsque j’entendais un fait divers concernant un parent qui avait secoué son enfant, voilà ce que j’imaginais : une maman ou un papa dont l’enfant pleurait, se levait subitement de son canapé, allait dans la chambre du bébé et le secouait violemment puis le reposait. Un acte isolé, soudain, brutal. Je pensais que ces personnes n’avaient pas d’alerte en tête, cette sirène qui s’allume en disant "Attention, tu vas faire quelque chose de mal", un peu du même acabit que les violeurs et meurtriers. Mon tableau s’étoffait souvent d’un parent jeune et socialement isolé.

Et puis, j’ai eu un deuxième enfant, un modèle qui pleure beaucoup et dort peu, un modèle qui se réveille dix fois par nuits, durant de longs mois. Et j’ai compris. Et j’ai eu peur.

J’ai compris que la frontière entre berçage et secouage est faible. J’ai compris qu’à bout de forces, la nuit, au dixième réveil en cinq heures, au centième ou au millier depuis la naissance, les gestes sont moins doux et la tête est moins réactive. Une alarme ? Quelle alarme ? La seule alarme qui s’allume est celle qui dit "Regarde, quand tu la berces verticalement, comme ça, elle se tait. Quand tu arrêtes, elle pleure. Ne veux-tu pas lui faire du bien ?" Et on berce, et on marche, et on secoue. Parfois, les jambes ne suivent plus, on est à genoux par terre et on berce de bas en haut. On tape dans le dos, doucement, puis on se dit qu’avec l’épaisseur de la gigoteuse le bébé ne sent rien, donc on tape plus fort. On bouge, droite, gauche, le bébé sur une épaule puis sur l’autre, les yeux fermés. Le bébé se calme, on commence à s’endormir, le corps s’affaisse et on se réveille juste à temps pour rattraper le bébé qui est en train de tomber. Et il se réveille et hurle. Alors on reberce. Un peu plus fort.

Un appel à l'aide

J’ai compris et j’ai eu peur. J’ai pleuré. Suis-je en train de faire du mal ou du bien à mon bébé ? Comment savoir où finit le berçage et où commence le secouage ? Je l’ai bercée un peu fort, mais elle s’est tue, alors c’était bien, non ? Je pleurais mais je lui ai dit que je l’aimais, je l’ai embrassée, un peu fort, un peu sur la bouche aussi, puis le nez avec, tais-toi ma puce, je t’aime mais tais-toi, je n’en peux plus. Juste une minute. Une minute de silence, une heure de sommeil, tais-toi…

Je n’ai pas secoué ma fille. Lorsque j’ai pris conscience que cette frontière s’approchait, j’ai demandé un relai auprès de ma maman. Par peur du jugement, William avait toujours refusé : "C’est notre enfant, quelle image donne-t-on si on montre qu’on ne s’en sort pas ? C’est à nous de nous en occuper, nos parents sont vieux, ils ont fait leur temps avec leurs enfants, c’est notre problème, maintenant". Alors je n’ai rien dit à ses parents. Lorsqu’ils demandaient des nouvelles, nous expliquions que nous n’en pouvions plus ; ils n’ont jamais proposé de nous relayer et nous ne le leur avons jamais demandé. J’ai longuement hésité, mais j’ai fini par envoyer un appel au secours à ma mère. C’est difficile, car c’est un acte qui signifie "Je suis une mauvaise mère, regarde, toi tu en as eu quatre sans jamais te plaindre, moi j’en ai deux et je n’y arrive plus". Mais elle n’a pas jugé. Elle est venue passer 3 jours et 3 nuits à la maison. Elle s’est occupée de notre fille 3 nuits consécutives. Et ma fille n’est pas un bébé secoué, parce que j’ai eu le courage de me plaindre.