Opinions

Un témoignage de Marie B., 33 ans, maman et auteure du blog "Le jour où" (*).


J’ai repris le travail, les vacances sont finies.

Mon psoriasis est revenu et me fait de plus en plus souffrir.

J’ai repris le chemin vers un travail que je supporte de moins en moins.

Retrouver mon petit bureau nul, au milieu de ces murs tristes, m’enfermer toute la journée. Dire bonjour à des gens qui ne m’intéressent pas, écouter les récits de vacances en rêvant d’être ailleurs.

Dire "Salut, ça va ?"  et s’en fiche de la réponse.

Réunion. Mails. Pause-café. Mails. Téléphone. Pause-déjeuner d’un sandwich avalé en vitesse. Re réunion pour ne rien dire. Re mails. Fin de la journée. Rentrer chez soi. Retrouver la vraie vie : mon compagnon William, les enfants, de vrais gens, quoi.

Et le lendemain, recommencer.

Je n'en peux plus de faire semblant

J’en ai marre des faux-semblants et des jeux de dupe. C’est à qui cirera le plus les chaussures du directeur. A qui mettra le plus de personnes en copie quand il envoie un mail. A qui partira le plus tard le soir. A qui rira le plus fort à la blague misogyne de Denis.

Je m’en fiche si la fille de Julie fait caca mou ou si Madeleine est encore allée à Marrakech. Je ne supporte plus Clémence. Aurélien, le petit jeune arriviste, a les dents qui rayent le parquet et croit qu’il sait tout sur tout. Jérémie voudrait prendre ma place et guette le moindre signe de démission. Claire confond gentillesse et hypocrisie et pense que faire six pauses-cigarette par jour lui donne l’air très occupé. Daphnée est déprimée et, du coup, elle déprime tout le monde. Ingrid, la secrétaire, est incapable de comprendre comment fonctionne une boîte mail et m’appelle à chaque fois qu’elle veut ajouter une pièce-jointe.

Je fais la version courte, je pourrai en parler des heures.

Mes nouvelles perspectives

Pendant ce temps, les enfants grandissent.

J’ai toujours pensé que travailler était un impératif à mon bonheur, et je le pense encore. Mais le fait d’avoir ouvert mon entreprise sur mon temps libre et d’être mon propre patron, même pour gagner des clopinettes, m’offre de nouvelles perspectives. Oui, il est possible de travailler en sachant pour quoi et pour qui on travaille. Il est possible de donner du sens à son action. Il est possible de décider seule, avec la bride lâche, dans quelle direction on va aller et de savoir que les décisions qu’on prend vont au-delà de "comment va-t-on annoncer à son directeur que le dossier ne sera pas bouclé vendredi, mais lundi ?".

J’aime créer un produit, l’imaginer, tâtonner, essayer, et finalement, le trouver. Faire un prototype, le faire tester, l’améliorer. Associer les couleurs, les matières. Le réaliser en plusieurs exemplaires, le prendre en photo, le mettre sur le site internet, et enfin, le vendre. L’envoyer, avoir un retour positif de l’acheteur. Imaginer le produit suivant.

Malheureusement, sur ces quelques euros récoltés, seule une petite partie pourra faire office de "salaire" ; le reste sera réutilisé pour payer les charges sociales, financer d’autres matières premières et améliorer les outils de travail. L’American Dream n’est pas encore arrivé.

J’ai des idées, des envies. Mais le banquier auprès duquel nous avons fait notre crédit pour la maison, l’assistante maternelle qui garde notre petite Juliette, le directeur de l’école privée de Robin et le gérant de la station essence où nous faisons le plein de nos deux voitures (indispensables à la campagne) ne se nourrissent pas d’idées et d’envies. Il leur faut des euros sonnants et trébuchants.

Alors, j’abandonne mes rêves de grandeur et je retourne au bureau en traînant des pieds, pour boucler mon dossier, les fesses vissées sur une chaise "ergonomique" conçue spécialement pour les gens qu’on enferme dans des boîtes de 9h à 18h, 5 jours sur 7 et qui n’ont rien d’autre à faire que d’obéir à des ordre en attendant leur chèque à la fin du mois.


(*) : Ce texte a initialement été publié sur le blog "Le jour où"