Opinions Une chronique de Marie Thibaut de Maisières, éditrice et auteure chez ZebraBook.



On offre des poupées à nos filles et des costumes de guerriers à nos fils. Tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience des mères (et pères), la société dans son ensemble ne changera pas.


Joumana Haddad, figure emblématique du féminisme libanais - et du féminisme drôle et sexy en général - me disait (oui, je frime parce qu’elle a accepté de boire un café avec moi il y a quelques semaines !) : " Dans le monde arabe, le machisme est en grande partie la responsabilité des mères. Les pères s’occupent peu de leurs enfants au quotidien, et si elles éduquaient leurs enfants de manière plus équitable, en une ou deux générations, la situation s’améliorerait énormément en termes d’égalité. Même certaines de mes copines qui se trouvent ‘modernes’ ne se rendent pas compte qu’elles demandent systématiquement à leur fille d’aller chercher un verre d’eau à leur grand frère."

Cela m’a (un peu) choquée parce que je n’aime pas que l’on critique les femmes (réflexe de solidarité féminine que l’on devrait peut-être toutes avoir) surtout quand il s’agit de leur propre oppression. Mais est-ce que l’on ne fait pas un peu la même chose ici, en Belgique, en 2016, sans s’en rendre compte ?

Cliché, vraiment ?

On offre à nos filles des poupées, des cuisines et des jeux de marchandes qui stimulent leurs compétences émotionnelles et leurs qualités de communication. Quand les chaussettes de Noël ne contiennent pas des déguisements de princesse pour les préparer à la future séduction des hommes. Pendant ce temps, nos fils reçoivent des Lego, qui stimulent la spatialisation et la logique ou des armes qui développent leur combativité. (Cliché, je sais, mais malheureusement toujours vrai. Regardez, si vous ne me croyez pas, les catalogues des magasins de jouets dont seulement 30 % des pages, en moyenne, sont unisexes.)

Le résultat est que, 25 ans plus tard, le suicide des jeunes adultes est six fois plus fréquent chez les garçons, incapables de verbaliser leurs émotions (une poupée leur aurait fait beaucoup de bien). Et une femme sur cinq a été ou est victime de violences conjugales (le costume de samouraï aurait certainement aidé à leur image d’elle-même).

Un tsunami de conditionnement

Par ailleurs, on inscrit nos filles à la danse (j’avoue que l’appel du tutu est irrésistible), alors qu’en les inscrivant dans un sport d’équipe, on leur apprendrait à gagner et à perdre. Et que la réussite et la défaite ne sont pas dues à leurs compétences uniquement mais à un ensemble de facteurs. Ce qui les aiderait énormément dans leur vie future à relativiser leurs échecs ou à postuler pour des jobs dont elles ne remplissent pas toutes les cases. Ou encore à se vendre sans complexes.

Ce que d’après les études - et mes observations de mes collègues - les hommes font beaucoup et les femmes très rarement. Résultat : 25 % d’écart salarial.

Les pauvres mères qui tentent courageusement de donner une éducation non sexiste à leurs enfants font face à un véritable tsunami de conditionnement, du marketing des jouets (pour "filles" et pour "garçon"), des écoles ("regarde Léon la voiture, regarde, Lili la poupée") comme des voisins bien intentionnés ("pleure pas, t’es un garçon, hein !"). Et en plus je leur dis qu’elles sont responsables du problème !

Si ce n’est pas nous, qui le fera?

Je reformule : bien sûr que le sexisme n’est pas (seulement) la faute des mères. Et évidemment, les pères belges sont de plus en plus impliqués dans l’éducation de leurs enfants (heureusement). Mais tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience des comportements par les mères (et pères) éclairés, on ne peut pas attendre de changements de la société dans son ensemble.

Serrons-nous les coudes entre mères et changeons, car si ce n’est pas nous qui le faisons, qui le fera ?