Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht. 


Le malaise se trouve dans le grand écart entre la liberté qui nous est donnée et l’enfermement imposé par les cadres.

L’évidence d’une école forte ou de sa mauvaise santé. L’évidence de l’intérêt de l’éducation ou de sa perte. L’évidence des pédagogies, qu’elles soient traditionnelles ou actives. L’évidence du Pacte d’excellence ou du raisonnement de ses détracteurs. L’évidence de l’importance des programmes ou de leur inutilité. L’évidence du rôle du prof ou de son inefficacité. L’évidence de la place de l’élève ou de son décrochage. L’évidence de l’organisation scolaire, adaptée ou non. L’évidence des évaluations, formatives ou certificatives. L’évidence de l’échec de l’école ?

Les titres qu’affichent les médias sont révélateurs de l’état d’esprit manichéen de notre société qui ne cesse d’évoluer à travers des idées exhibées comme des évidences par les uns et les autres. Celles-ci pénètrent nos esprits et s’infiltrent comme des poisons dans nos "communautés de pensée", les rendant de plus en plus inconciliables entre elles.

L’évidence s’installe et n’est plus questionnée, le risque qu’elle se mue en génératrice de conflits est grand. Au moment où les épreuves externes certificatives se prêtent à toutes les attaques ou éloges de certains médias et citoyens belges francophones, je me demande comment ajuster, non seulement, la position de l’école dans une société si divisée par ces évidences, mais aussi ma position en tant que professeure dans cette ambiance générale.

Ce qui se présente comme certaines évidences pour moi ne l’est pas, dans la plupart des cas, pour mes collègues ou pour les élèves. Comment, dès lors, ne pas se cantonner dans certaines idées et faire preuve d’ouverture ainsi que de tolérance face aux points de vue divergents ? Je pense que l’essentiel se situe dans la quête inlassable de la vérité, dans le chemin que chacun parcourt vers celle-ci, quelles que soient les routes qu’il prend. Les carrefours et tournants que chacun rencontre dans son parcours le rend unique. Cette marche personnelle rend précieuse chaque réflexion qui en découle et lui donne suffisamment de valeur pour être écoutée.

Reconnaître l’individualité de la réflexion en positionnant chacun comme une énigme pour l’autre, comme une découverte, encouragerait un débat d’idées. L’école et ses acteurs seraient donc un nid d’énigmes, une recherche permanente de réponses à des questionnements fondamentaux, le chemin vers un équilibre entre les aspirations mystérieuses des uns et des autres, qui rendrait à l’école toute sa couleur !

Le malaise de l’enseignement se trouve, selon moi, dans ce grand écart entre la liberté qui nous est donnée d’être uniques dans nos actions et l’enfermement imposé par les cadres théoriques ou politiques. Ne fuyons pas notre liberté en faisant preuve de mauvaise foi ! Allons au-devant d’elle.

Il serait trop aisé de terminer sur une phrase telle que "l’évidence que l’école a beaucoup trop d’évidences", je préférerais proposer de déconstruire ces évidences partagées, car ces dernières forment des "communautés d’évidences" qui s’affrontent plutôt que de descendre de leurs certitudes pour trouver un terrain commun.

L’école est trop riche et multiple pour être réduite à quelques évidences. Les élèves, le corps professoral, les éducateurs, la direction et les membres de l’administration qui la composent, chacune et chacun dans son unicité, est trop singulier pour être réduit à quelques banalités sur le milieu scolaire.

Profitons de la prise de recul que nous offrent les deux mois d’été pour résister aux tentations d’évidences, pour essayer de faire le deuil des évidences que nous avons face à l’école, face à son fonctionnement, face à nos collègues et face aux élèves. Toute la communauté éducative est d’accord de dire "qu’il n’est pas évident d’être prof", pourquoi ne pas commencer par là ?